Entre Sylvie Goulard et Christian Saint-Étienne, l’opposition est globale. Un point d’accord pourtant : quelle que soit l’issue du scrutin, la France n’est pas à la hauteur pour tirer les marrons du feu.

Christian Saint-Étienne, économiste et délégué national des Républicains chargé des questions économiques.

Sylvie Goulard, député européenne MoDem et auteur de “Goodbye Europe” (Flammarion).

 

Quelles seraient les conséquences d’un Brexit pour l’Union européenne, et plus particulièrement pour la France, en termes économiques ?

Sylvie Goulard : Après soixante-six ans de construction de l’Europe unie, une éventuelle dislocation ne saurait être prise à la légère. Le départ du Royaume-Uni marquerait un tournant, sans parler du risque de contagion. Toutefois, si la majorité des Britanniques désiraient ne plus faire partie de l’Union européenne, ce serait la fin de leur participation au marché unique et aux accords commerciaux avec les pays tiers. Les échanges du Royaume-Uni avec le reste de l’Union, qui est son premier partenaire commercial, et avec la France en particulier, en pâtiraient.

Les conséquences sont cependant difficiles à chiffrer. Il n’y a pas de précédent auquel se référer, le processus de sortie, qui s’étalerait sur plusieurs années (deux ans au moins en vertu de l’article 50 du traité sur l’Union Européenne, plus probablement), comportant de nombreuses inconnues.

Au-delà des premières turbulences viendraient les choix stratégiques, notamment pour les entreprises qui abordaient le marché européen depuis Londres. Il est probable que l’incertitude soit préjudiciable à la croissance et à l’emploi, car elle détourne les investisseurs. Tout dépendrait en définitive des accords qui seraient éventuellement conclus avec le Royaume-Uni.

Christian Saint-Étienne : Beaucoup d’études circulent et elles estiment ce coût à 3 % du PIB britannique tandis que les échanges entre l’Union européenne et le Royaume-Uni se réduiraient. En vérité, la France verrait ses échanges avec le Royaume-Uni se réduire seulement marginalement. Et, en réalité, rien n’est moins sûr.

D’abord, le référendum n’organise pas la sortie du Royaume-Uni mais le début des négociations pour sortir. Le Royaume-Uni négociera un accord proche de celui que la Suisse a discuté, avec l’appui de tous les pays européens qui ne souhaiteront pas se couper de cette économie dynamique.

Ensuite, la City de Londres continuera de jouer un rôle clé pour les entreprises européennes. Enfin, les accords militaires seront maintenus.

Au total, un Brexit créerait de l’incertitude, mais celle-ci devrait être limitée.

Précisément, vous évoquez tous deux le poids financier de Londres, quelles seraient les conséquences d’un Brexit pour la zone euro, compte tenu de cette place de Londres ?

Christian Saint-Étienne : L’enjeu est plus fort pour la zone euro, dans la mesure où Londres est la première place financière de la zone euro.

Mais un Brexit aurait pu être une opportunité pour la France, si elle était capable d’attirer une partie de la finance britannique en réduisant sa fiscalité et en rendant son marché du travail plus flexible. Malheureusement, la politique actuelle ne permettra pas de profiter d’une telle opportunité, si elle arrivait. Le principal bénéficiaire pourrait alors être Francfort.

Indépendamment de cet aspect financier, la zone euro se retrouverait dans une configuration stratégique différente, qui exigerait une initiative politique forte. Soit la zone se dote des institutions pour assurer son essor, et cela est possible, soit elle risque de connaître de nouvelles tensions très fortes.

Sylvie Goulard : Nous sommes d’accord sur le fait que la finance est un secteur stratégique pour le développement économique. Il serait en effet naïf d’escompter automatiquement un bénéfice du Brexit pour la place de Paris. La City bénéficie d’un environnement exceptionnel, séculaire, fondé sur le droit et la langue anglaise. New York ou Hong Kong pourraient en profiter en priorité.

Si les Britanniques sortaient de l’Union, nous ne serions plus dans le scénario prévu à Maastricht. Des conséquences institutionnelles devraient donc être tirées, aussi bien pour redonner sa pleine souveraineté à la zone euro (Parlement de la zone euro, différenciation au sein des autres institutions) que pour réorganiser les marchés.

Ainsi, le “passeporting”, permettant à des banques d’opérer dans toute l’Union européenne depuis Londres, ne devrait plus être accordé. Les chambres de compensation devraient être rapatriées sur le continent. Brexit ou pas, il serait temps de mieux jouer de la force globale de l’euro, en cessant de nous diviser dans les organismes internationaux et d’accepter leurs décisions opaques, du Comité de Bâle au Financial Stability Board du G20. Cela posé, c’est une bataille de longue haleine.

Si cette bataille avait lieu, elle devrait d’abord être politique, mais, précisément, le Brexit ne sonnerait-il la fin de l’Union en termes politiques ?

Sylvie Goulard : Le sort politique de l’Union européenne dépend des responsables des États. Le président de la République saura-t-il être à la hauteur d’un Robert Schuman créant l’Europe supranationale sans faire de concession aux Britanniques ? D’un Charles de Gaulle défendant la Communauté économique européenne, en 1963, au point de bloquer la négociation avec le Royaume-Uni ? Ou encore d’un François Mitterrand créant l’euro avec Helmut Kohl et Jacques Delors ?

Les concessions excessives faites à David Cameron, en février 2016, invitent, hélas, à un certain scepticisme. De vision française, de combativité franco-allemande, à ce jour, on cherche en vain la trace. Pourtant, le monde change vite. Une réforme de l’Union européenne s’impose, mais non une pause. Les Chinois ralentissent-ils leur course à la puissance ? La banquise arrête-t-elle de fondre ? Les islamistes cessent-ils de mener leur propagande ? Nous ne serons pas plus forts en nous isolant les uns des autres.

Christian Saint-Étienne : Le Brexit peut être le début de la fin pour l’Union européenne si d’autres États souhaitent organiser leur sortie de l’Union. Mais ce peut être un avantage si les pays de la zone euro resserrent les rangs en se dotant d’un gouvernement économique et d’un budget de la zone euro.

Tout dépendra de la capacité d’entraînement du couple franco-allemand. Or, l’extrême faiblesse de la France en Europe, par absence de réformes significatives, sera un gros handicap pour mobiliser les pays de la zone euro.

N’y aurait-il pas aussi des conséquences pour le Royaume-Uni, pour son influence et pour son unité en raison de la position de l’Écosse ?

Sylvie Goulard : Il est notoire que les Écossais sont majoritairement favorables au maintien dans l’Union européenne. Nicola Sturgeon, leur premier ministre, a déjà indiqué qu’un Brexit aurait des conséquences. En Irlande du Nord, au pays de Galles, cette perspective inquiète aussi beaucoup. Pour régler une question de politique intérieure, David Cameron a pris le risque de désintégrer son pays autant que l’Union européenne. C’est peu responsable, pour faire une opération de politique intérieure…

Christian Saint-Étienne : Il est vraisemblable que si le Royaume-Uni ne parvenait pas à négocier un bon accord de sortie, l’Écosse serait encouragée à quitter le Royaume-Uni pour rejoindre l’Union européenne, ce qui affaiblirait ce dernier dans le jeu stratégique mondial. Cette occurrence serait d’autant plus forte que la zone euro parviendrait à se doter des instruments d’une plus grande intégration économique. D’où il apparaît que la grande faiblesse politique et économique de la France aura une importance majeure sur l’avenir du Royaume-Uni. Si l’Europe continentale s’effrite, celui-ci apparaîtra comme le vainqueur à long terme. À l’inverse, si l’Europe continentale se renforce, le Royaume-Uni sera durablement isolé.

 

2017-05-19T00:50:15+02:00