Sylvie Goulard : “La tentation protestataire”

Entretien au Figaro – RFA

07 septembre 2005

Après les analyses d’Alfred Grosser, de l’économiste Hans-Werner Sinn, des politologues Andreas Jacobs et Karl-Heinz Kamp, d’Alain-Gérard Slama, d’Alexandre Adler, nous poursuivons nos réflexions sur la campagne allemande avec les points de vue de l’historien Jacques Marseille et Sylvie Goulard, enseignante à Sciences po (Paris) et au collège d’Europe (Bruges). Auteur du Grand Turc et la République de Venise (Fayard), elle met en garde contre «le triomphe de la protestation pour la protestation».

Propos recueillis par Alexis Lacroix  le 27 août 2005

LE FIGARO. – Dans la campagne législative, même Angela Merkel, la candidate de la CDU, a recours aux services d’un conseiller réputé très peu européen. L’Europe serait-elle «taboue» ?

Sylvie GOULARD. – N’exagérons rien ! Comme en France, l’Europe, à coup sûr, ne détermine pas la façon dont les positions se construisent et s’articulent au cours de cette campagne. Et le conseiller d’Angela Merkel auquel vous faites allusion, Paul Kirchhof, un fiscaliste, a été choisi pour ses idées sur la baisse des impôts, pas pour ses anciens propos radicaux contre l’UE. Le manque d’intérêt pour l’Europe, les attaques faciles contre «Bruxelles», si fréquents dans toute l’UE lors des campagnes nationales, sont assez consternants mais ne signifient pas qu’on assiste, au sein de la CDU, à une évolution négative.

La gauche allemande est-elle moins européiste que la droite ?

Un certain nombre de dirigeants de la social-démocratie continuent de manifester un manque d’intérêt pour l’Europe en tant que telle. Le chancelier Schröder n’a jamais fait preuve d’un grand esprit communautaire ; il n’a par exemple pas soigné les «petits» pays comme le faisait Kohl. A contrario, la CDU renferme encore, dans ses rangs, des leaders qui, à l’instar de Wolfgang Schäuble ou – dans la jeune génération – Karl Theodor zu Guttenberg, sont d’ardents champions de la construction européenne, attachés au travail avec l’ensemble des Européens. Cela dit, en Allemagne, comme dans le reste de l’Union, les électeurs sont avant tout sensibles à la situation économique et sociale. On aurait pu penser qu’Angela Merkel tirerait un avantage de ses origines, puisqu’elle vient de l’ex-RDA. Mais, dans les nouveaux Länder, de nombreuses personnes se considèrent comme des perdants de l’unification. Et elle est vue comme une gagnante, d’où les jalousies. A l’Ouest, le mélange de machisme et d’aversion pour les Allemands du Nord-Est qui prévaut parfois dans des cercles de la CDU-CSU lui attire en outre de franches inimitiés.


Quel est, d’après vous, le phénomène le plus marquant de cette élection ?

C’est l’apparition d’un nouveau parti d’extrême gauche – le Linkspartei (1) –, qui parvient à faire le pont entre les anciens communistes de l’Est et une gauche contestataire anticapitaliste ancrée à l’Ouest. Ce vote protestataire mord également sur l’électorat potentiel de la CDU, expliquant en partie son essoufflement. Cette protestation fait écho à celle qui existe en France et qui s’est exprimée aux présidentielles de 2002 et lors du référendum.

Faut-il craindre, au-delà de sa division, une «scission» de la gauche allemande ?

Le danger existe. Reste à savoir quel score le Linkspartei va finalement obtenir. Pour l’instant, il tourne autour de 10% dans les sondages. Ce qui, pour l’heure, me préoccupe, c’est d’entendre certains sondés affirmer qu’ils sont prêts à voter pour le Linkspartei, tout en ajoutant aussitôt qu’il n’apporte aucune solution. C’est le vote protestataire par excellence, type Besancenot. Et qui s’accompagne de la même absence de réflexion sur une alternative crédible et sérieuse. Il est très frappant de constater qu’on parle beaucoup, en Allemagne, du «retour de Marx». L’auteur du Manifeste du parti communiste a eu droit, cette semaine, à la couverture du Spiegel.

Le Spiegel titre d’ailleurs : «Un spectre est de retour»…

Il est quand même étrange qu’un pays qui a eu à souffrir du communisme dans sa partie orientale, et dont la partie occidentale s’est toujours montrée, depuis 1949, extrêmement méfiante et réservée à l’égard de cette idéologie, en vienne à soutenir des candidats qui s’en réclament, incapables de proposer des réponses viables aux inquiétudes de l’opinion. Il est sain, bien sûr, que certaines dérives du capitalisme soient contestées. Ainsi, on peut même admettre que certains leaders politiques en viennent, tels Müntefering (président de la SPD), à comparer les fonds de pension américains à des «criquets» envahissant l’Allemagne. Cela a le mérite de créer enfin un débat… Non, ce qui est vraiment préoccupant, c’est le triomphe de la protestation pour la protestation. C’est cette revanche des «vieilles lunes». De ce point de vue-là, Oskar Lafontaine, qui a toujours appartenu à la frange radicale du SPD, fait du «recyclage».

L’idée prévaut aujourd’hui que l’Allemagne est, avec la France, l’autre «homme malade» de l’Europe. Qu’en pensez-vous ?

Les deux pays connaissent des difficultés similaires mais conservent aussi leurs caractères propres. La réunification n’a pas été sans heurts. A l’Est, elle a abouti à une modernisation des infrastructures impressionnante, mais cette politique a pesé très lourdement sur les finances publiques. Le climat général dans le pays s’en est ressenti, avec une forte lassitude dans les Länder riches du Sud. Elle a également échoué à intégrer certains «Ossies», minoritaires, mais concentrés dans des zones paupérisées, aux taux de chômage record. Mais ne noircissons pas le tableau ! La réunification a aussi insufflé une nouvelle dynamique dont profite la majeure partie de la population de l’Est. L’Allemagne affiche d’ailleurs des résultats étonnants en matière de commerce extérieur (un domaine où la France décroche). Et les Länder correspondant à l’ex-Allemagne de l’Ouest demeurent mieux lotis que la France. Ma préoccupation est plutôt le déclin démographique allemand.

Face à l’Iran et à ses ambitions nucléaires, Gerhard Schröder semble plutôt prôner l’«apaisement». Est-ce par tactique électorale ?

Non, je ne le crois pas. Un bouleversement fondamental et durable est perceptible en Allemagne : celle-ci prend ses distances avec la politique américaine telle qu’elle est menée aujourd’hui. En dépit de leur gratitude pour le Plan Marshall et pour le «parapluie» nucléaire offerts par les Américains pendant la Guerre froide, les Allemands se sont retrouvés dans un porte-à-faux grandissant vis-à-vis de Washington. Parce que cette politique, depuis l’élection de George W. Bush, heurte un grand nombre de «fondamentaux» de l’esprit allemand d’après-guerre. Les Etats-Unis recourent à la force sans mandat. Et surtout, ils ne respectent pas les droits de l’homme. Guantanamo a choqué les Allemands. Les Américains ont exigé des Allemands, après la chute du IIIe Reich, que ceux-ci reconnaissent les terribles atteintes à la dignité humaine du régime nazi… Et les voilà maintenant qui portent atteinte aux droits fondamentaux de la personne humaine !

Où en est l’«axe» franco-allemand ? A Paris, de nombreux observateurs s’inquiètent qu’Angela Merkel s’y montre peu attachée…

Lisons plutôt les programmes électoraux des uns et des autres ! La CDU ne critique en aucun cas le rapprochement avec Paris. Elle critique une certaine manière de faire du franco-allemand, par-dessus la tête des Polonais ou des Baltes, pour flatter Poutine, ou sans respect des «petits pays» et des engagements pris conjointement, comme sur le pacte de stabilité. Elle n’a pas tort. Pour le reste, la volonté allemande de travailler avec la France ne se dément pas et perdurera.

Va-t-on vers un «axe» anglo-allemand qui affaiblirait et isolerait la France ?

Une alliance de revers ? Cette antienne me paraît relever du pur fantasme ! Souvenez-vous des craintes françaises au moment de l’arrivée au pouvoir de Schröder… Fondamentalement, nous sommes infiniment plus proches des Allemands qu’ils ne le sont des Britanniques et que les Britanniques le sont de quiconque d’autre. Prenez les deux questions essentielles pour l’avenir de l’UE : l’euro et l’adhésion de la Turquie. La Grande-Bretagne n’est pas dans la zone euro. Et Tony Blair refusant tout débat, court, vole vers les négociations d’adhésion. Mme Merkel est au contraire hostile à cette adhésion ; si elle dénonce le faux accord franco-allemand sur ce sujet, c’est heureux.

Un faux accord ? Vous avez signé l’an dernier Le Grand Turc et la République de Venise, une charge contre l’adhésion turque qui paraît bientôt en Allemagne. Or Gerhard Schröder n’appuyait-il pas cette candidature ?

Gerhard Schröder et Jacques Chirac ont affiché des objectifs stratégiques communs, rapprochement avec le monde musulman, stabilisation du Moyen-Orient. Mais d’une part, ils avaient oublié de convaincre leurs peuples du bien-fondé de leur politique, ce qui n’est pas un détail comme Jacques Chirac l’a appris le 29 mai. D’autre part, la convergence n’était que de façade.

L’Allemagne a-t-elle eu raison de réclamer un siège au Conseil de sécurité de l’ONU ?

Une Allemagne prenant ses responsabilités au plan mondial est profitable à tous. Je me demande seulement ce que Français et Allemands feraient, le cas échéant, avec leurs deux sièges au Conseil de sécurité. La requête allemande peut-elle être de nature à faciliter la réforme si nécessaire des Nations unies ? Et comment la combiner avec la volonté de conduire une politique de défense et de sécurité commune. Le tabou persistant autour des sièges français ou britannique, alors que la Pesc se construisait, est un «oubli» très révélateur. En fait, ces quinze dernières années, il m’apparaît que la France et l’Allemagne n’ont à peu près réfléchi sur rien. Elles ont géré un statu quo en prétendant avancer à grands pas. Or nous pouvons faire une synthèse utile de nos traditions : si une politique étrangère vraiment commune devait voir le jour, elle devrait être, à la fois, moins arrogante et vociférante que celle des Français mais aussi plus affirmée et souveraine que celle des Allemands. Reste une question pendante : la transformation ne se fera pas en un jour ; le franco-allemand devrait être, si j’ose dire, l’incubateur, d’une politique plus intégrée, progressive mais résolue, ouverte aux autres Européens.

(1) Mot à mot,«le parti de gauche» .

2017-05-19T16:52:19+00:00