Le référendum britannique, quel que soit son résultat, va obliger la zone euro à plus d’intégration, se réjouissent les fédéralistes, qui voient en 2017 une fenêtre de tir à ne pas manquer.

C’est, en apparence, un paradoxe. La perspective du Brexit provoque une résurgence des idées fédéralistes en Europe. Alors que les Britanniques envisagent de quitter le navire, après que les Néerlandais et les Danois ont récemment répondu par un « non » très sonore à deux référendums sur l’UE, plusieurs hérauts d’un Continent unifié donnent de la voix. Guy Verhofstadt, l’ancien Premier ministre belge, président du groupe des libéraux au Parlement européen, explique dans « Le Mal européen » que le référendum britannique offre aux Continentaux la « chance » de repenser l’UE – vers les Etats-Unis d’Europe. Sylvie Goulard, eurodéputée du même parti, propose dans « Goodbye Europe », au titre trompeur, d’aller de l’avant, sur trois fronts prioritaires : la défense, l’immigration et la monnaie. Ulrike Guérot, directrice du European Democratic Lab de Berlin, suggère, dans « Pourquoi l’Europe doit devenir une République », de bâtir une nouvelle construction sur les grandes régions du continent, le niveau fédéral s’occupant des sujets transversaux.

Leur militantisme pourrait passer pour une provocation, à la lecture de la dernière étude du Pew Research Center du 7 juin : 51 % seulement des citoyens européens voient favorablement l’UE telle qu’elle est, 47 % portent un jugement négatif. Mais il faut comprendre que les fédéralistes raisonnent autrement. Ils reconnaissent volontiers que l’UE sous sa forme actuelle ne répond ni aux attentes des citoyens, ni aux défis du moment : climat, migrations, transformation des formes du travail. Mais la solution, selon eux, c’est plus et surtout mieux d’Europe – sûrement pas un détricotage. On demande aujourd’hui à l’UE beaucoup, selon eux, avec des moyens insuffisants : un budget inférieur à 1 % du PIB des Vingt-Huit, une politique étrangère sans ailes, une monnaie unique bancale à sa naissance, consolidée dans l’urgence et la douleur après la crise financière.

Dans les capitales, on est d’accord avec eux sur un point : après le 23 juin, Royaume-Uni « in » ou « out », l’architecture institutionnelle devra changer. Le référendum britannique a cristallisé une interrogation existentielle à laquelle il faudra répondre. La question s’adresse en particuliers aux six pays fondateurs – Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas. En février, leurs ministres des Affaires étrangères, réunis à Rome pour préparer le 60e anniversaire du traité d’origine de 1957, qu’on fêtera en mars 2017, se sont bien reconnu des responsabilités particulières. Mais de nouvelles avancées ne pourront se faire à six, si romantique que paraisse la reconstitution d’un empire carolingien. Trop de dissensions entre eux. La création d’un noyau dur au sein de la zone euro enverrait un message politique dévastateur aux exclus.

En revanche, il y a une forte probabilité d’intégration plus poussée de la zone euro – à dix-neuf, donc. Un scénario qui a l’avantage de laisser en marge des pays qui ont choqué, ces derniers mois, par leur repli égoïste, liberticide ou xénophobe. Les leaders sociaux-démocrates ont demandé à Pierre Moscovici, le commissaire aux Affaires économiques et monétaires, à Martin Schulz, le président du Parlement européen, et à Matteo Renzi, le président du Conseil italien, de présenter en juin une feuille de route sur l’approfondissement de l’union monétaire comme moyen de préserver le modèle social européen. Leurs travaux pourraient alimenter les conclusions du Conseil européen de la fin juin, qui tirera les conséquences du référendum britannique.

Les partisans d’un nouveau saut fédéralisant parient ensuite sur un cycle favorable. François Hollande a prévu de faire un grand discours, avant l’été, qui développera son engagement, pris le 14 juillet 2015, d’aller vers un gouvernement économique de la zone euro. Doivent, ensuite, tomber de bonnes nouvelles macroéconomiques : en 2017, le déficit public de la zone euro pourrait tomber à 1,6 % de son PIB, estime la commission, contre 6,1 % en 2010. Tous ses membres pourraient être sous les 3 % cette année-là. A condition, certes, que la Grèce ne dérape pas, qu’émerge des élections espagnoles du 26 juin un gouvernement résolu, qu’Antonio Costa, au Portugal, ne relâche pas trop ses efforts. Jean-Claude Juncker, président de la Commission, devrait, en septembre, dans son discours sur l’état de l’Union, enjoindre aux capitales de tenir le cap. L’idée : convaincre l’Allemagne que la discipline budgétaire est enfin acquise au sein du club, et qu’il existe une fenêtre de tir pour compléter le puzzle de l’union monétaire : avec un ministre européen des Finances, qui soit président de l’Eurogroupe ; un Trésor européen ; une chambre propre à la zone euro, au sein du Parlement européen, pour exercer un vrai contrôle.

Plusieurs – sévères – conditions devront être remplies. Les Allemands devront de nouveau faire confiance aux Français, alors qu’ils sont aujourd’hui très perplexes face à la modestie des réformes engagées à Paris, la récurrence des grèves, la double permanence du déficit public et du chômage. Les premiers pas du nouveau gouvernement français, après les législatives de juin 2017, seront à cet égard décisifs. Il faudra, par ailleurs, éviter une percée du parti d’extrême droite de Geert Wilders, lors des législatives néerlandaises du début 2017, sous peine d’avoir cette fois un « Nexit ». Il faudra aussi trouver des formulations juridiques susceptibles d’être approuvées par la Cour constitutionnelle de Karlsruhe, très attentive aux pouvoirs du Bundestag. Difficile, mais, selon Sylvie Goulard, urgent : « Nous vivons un bouleversement séculaire qui met fin à la domination de l’Occident sur le reste du monde. La question c’est la place de l’Europe dans le nouvel ordre. »

Karl De Meyer

2017-05-17T18:57:13+00:00