Pour faire court, ce qui coince au Royaume Uni, c’est l’affaire du plombier polonais

Et pourtant dieu sait combien nos réticences hexagonales à son égard furent moquées outre-Manche. Comme le rappelle Alain Frachon dans Le Monde, « Longtemps, il y eut des Polonais heureux ou bienvenus à Londres ». Après la chute du Mur de Berlin, la Grande-Bretagne militait pour l’élargissement de l’Union à la dizaine de pays libérés du joug soviétique – dont la Pologne – avec des arguments libéraux « d’inspiration très ” anglo-saxonne ” : liberté de circulation et d’installation des ressortissants des pays membres au sein de l’UE, de circulation des biens, capitaux et services ». Aujourd’hui, une majorité de Britanniques trouve qu’il y a trop de plombiers polonais, roumains ou lituaniens dans le pays. « Il faut reprendre la main sur la plomberie nationale, disent les chefs de la campagne Leave. Le référendum du 23 juin est un vote sur l’immigration. » Peu importe que dans l’ensemble, comme le rappelle The Observer, l’immigration ait eu un impact positif sur l’économie. « Localement elle peut être ressentie différemment. La perception compte autant que la réalité » et l’économie appartient à l’argumentaire du Remain. Reste que nombreux sont ceux qui voient dans l’immigration « l’une des causes de la pression à la baisse sur les salaires, donc de la stagnation des revenus » et qui lui imputeront dans les écoles « des classes surchargées, des listes d’attente à l’hôpital (même si le service de santé ne fonctionnerait pas sans les immigrés), le surencombrement et la dégradation des services publics ». Un paradoxe est souligné par Jan-Werner Müller dans l’hebdomadaire Le un : « la Grande-Bretagne envisage de quitter l’Union alors que celle-ci a été refaçonnée selon ses vœux ». Professeur de théorie politique à l’université de Princeton, cet historien allemand rappelle que « même Margaret Thatcher œuvra avec enthousiasme aux côtés de Jacques Delors à la réalisation du marché unique ».

Sylvie Goulard, députée européenne, lui emboîte le pas dans L’Obs en dénonçant les faiblesses de l’Union dans l’accord conclu en février dernier en dehors du cadre des traités, sans débat au Parlement et dans l’opacité la plus totale : « on veut garder le Royaume-Uni mais on n’est pas prêt à tout accepter – devrions-nous affirmer haut et fort au lieu d’agiter la menace. Lorsqu’ils nous ont dit qu’ils voulaient réduire leur participation au projet communautaire, qu’ils ne voulaient pas d’une union sans cesse plus étroite, pourquoi ne leur avons-nous pas répondu : réduisons le rabais sur votre contribution au budget dont vous bénéficiez depuis Thatcher ? » Dans un livre au titre trompeur – Goodbye Europe – l’eurodéputée centriste invite à aller de l’avant sur trois fronts prioritaires : la défense, l’immigration et la monnaie. Car s’il est exclu de former un noyau dur à six – les pays fondateurs – si romantique que paraisse la reconstitution d’un empire carolingien, il y a une forte probabilité d’intégration plus poussée de la zone euro – à dix-neuf, donc. Un scénario qui aurait l’avantage de laisser en marge des pays qui ont choqué, ces derniers mois, par leur repli égoïste, liberticide ou xénophobe, estimait hier Karl De Meyer dans Les Échos

Kenneth White, l’inventeur de la géopoétique retrace quant à lui dans Le un les tribulations de l’idée Europe

Le mythe fondateur de la princesse phénicienne enlevée en Crète par Zeus déguisé en taureau blanc nous dit ce que l’Europe doit à l’Asie (c’est Cadmos, le frère d’Europe, qui aurait apporté en Grèce l’art de l’écriture), et en même temps son intention de recommencer à neuf. De grecque l’idée devient romaine : « On quitte la légende pour les légions. Une unité devait se faire, manu militari. On pousse la frontière, la limite, le limes, de plus en plus loin. Jusque chez les Calédoniens, en Écosse, par exemple. Un chef celte s’écrie : « Ils font un désert et ils appellent cela la paix. » La pax romana était violente. Mais elle a cependant apporté des bienfaits : des livres, du vin – et une langue universelle. » Et l’écrivain d’origine écossaise de faire l’inventaire de l’apport de son pays à l’Europe, Lumières comprises : « les moines fondant monastères, écoles, bibliothèques : à Luxeuil en France, Saint-Gall en Suisse, Bobbio en Italie… Un mouvement poursuivi par Scot Érigène au IXe siècle ; par Duns Scot au XIIIe siècle ; par George Buchanan au XVIe siècle, grand humaniste, maître en langues et en littérature de Montaigne ; par David Hume au XVIIIe siècle, philosophe radical, parfaitement chez lui à Paris, ami des encyclopédistes, et qui, en Allemagne, réveilla Kant de son « sommeil dogmatique ». Alors peu importe le Brexit, Kenneth White a envie de dire « bon débarras », l’Europe s’est faite avant et sans l’Angleterre, elle lui survivra

Par Jacques Munier

2017-05-17T18:56:35+00:00