Sylvie GOULARD MEP (ALDE Fraktion)

Seul le prononcé fait foi

Hamburg, Société patriotique, 23 juin 2015

 

C’est un grand honneur pour moi de prendre la parole devant la Patriotische Gesellschaft, qui fête son 250ème anniversaire. Je suis d’autant plus touchée que l’invitation m’est parvenue par la Deutsche National Stiftung. Je vis comme une chance, mais aussi comme une grande responsabilité, mon appartenance au Sénat d’une telle institution allemande. Cette responsabilité, je la sens tout particulièrement ce soir, en présence de Dirk Reimers.

Il est pour le moins hardi de venir défendre à ce pupitre un « patriotisme européen » au moment où, de l’avis général, le projet européen vacille, où l’on craint à la fois un défaut de la Grèce et un départ éventuel de la Grande Bretagne. Je vais pourtant essayer.

L’intégration européenne souffre de lacunes graves. Il ne s’agit pas de le nier et j’y reviendrai.

Il ne faut pas non plus sous-estimer la progression de partis tels que le Front National, la Lega Nord ou UKIP, pour ne citer que ceux-là. Mais ce n’est pas une raison pour prendre tout ce qu’ils proclament pour vérité d’évangile.

A en croire aussi bien le dictionnaire Larousse français que le Duden allemand, le patriotisme est une notion simple, un réflexe assez naturel :

Patriotisme : Duden, « Liebe zum Vaterland, vaterländische Gesinnung » / « attachement sentimental à sa patrie, se manifestant par la volonté de la défendre, la promouvoir »

Patrie : « Land aus dem man stammt, zu dessen Volk, Nation man gehört, dem man sich zugehörig fühlt » / le « lieu où l’on est né ou auquel on appartient comme citoyen et pour lequel on a un attachement affectif ».

L’argumentation des leaders souverainistes, qui jouent sur le ressort patriotique, a toutes les apparences du bon sens : les êtres humains sont attachés à leur patrie, à leur pays ; à côté, l’Europe reste lointaine et artificielle. L’Europe des Nations, de la coopération des gouvernements, est plus raisonnable que la construction d’une Europe unie.

*

Je voudrais au contraire démontrer qu’un patriotisme authentique invite à défendre les valeurs et les intérêts nationaux à un niveau transnational (I).

Agir au niveau transnational suppose non seulement de démanteler les barrières entre Etats mais aussi d’unir les hommes, ce qui n’a pas été fait (II)

 

Nous devrions prendre conscience du prix et des contraintes de la diversité, et bâtir une démocratie plus solide, à l’édification de laquelle l’Allemagne fédérale peut particulièrement aider (III).

 

*

Une remarque préliminaire : je ne mets naturellement pas sur le même plan l’attachement légitime à sa patrie, sa langue, sa culture et le nationalisme agressif ou le souverainisme étroit. Toutefois, dans certains courants politiques, le pas entre la défense de soi et le rejet de l’autre est franchi sans scrupule. Et l’Histoire nous a appris à devenir méfiants. Même Stefan Zweig, si Européen, si cultivé, si cosmopolite a sombré un temps, au début de la guerre de 14, dans l’échauffement patriotique collectif ! C’est pourquoi je crois naïf de prôner un patriotisme soi disant « décomplexé » ou de chauffer les esprits avec des slogans nationalistes voire xénophobes, sans se demander quelle sera la prochaine étape.

*

  1. En 2015, le patriotisme commande d’agir au niveau transnational

Le mouvement d’ouverture que génère la globalisation, sous pression de la division internationale du travail et de l’apparition de nouvelles technologies rend à relativiser les frontières à l’échelle de la planète : les flux de capitaux, les dérèglements climatiques, les terroristes ignorent les frontières nationales. Certains mouvements criminels ou certains individus désireux d’échapper à l’impôt jouent même du cloisonnement des Etats.

 

Même si l’UE n’est pas forcément l’échelle d’action pertinente pour toutes les politiques, elle peut aider à trouver des solutions globales, en constituant l’une des grandes « régions » du monde émergent. Avec 500 millions d’habitants, l’UE constitue un échelon d’influence plus efficace et, pour les entreprises européennes, une échelle utile à leur compétitivité.

 

En outre, contrairement à ce que certains, en Europe et en Amérique du Nord, ont pu croire à la fin du 20ème siècle, la dissémination des valeurs occidentales ne va pas de soi. L’idée de voir se répandre sur toute la planète le libéralisme politique et les principes de démocratie qui inspiraient, par exemple, la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, a fait long feu. Le développement sui generis de la Chine rompt le lien capitalisme / démocratie, à l’occidentale. La décolonisation et la fin des régimes laïcs qui lui ont succédé dans des pays tels que l’Egypte, l’Irak ou la Libye par exemple, comme l’émergence d’un islam plus affirmé marquent un arrêt – au moins momentané – du mouvement d’extension des valeurs européennes. Se contenter de la coordination d’Etats souverains, c’est risquer de ne plus être capable d’agir, ni de défendre au plan universel notre conception de l’homme et de la vie en société.

 

Nous serions d’autant plus déraisonnables de nous priver du levier de l’action commune que les Européens ont des valeurs partagées, inscrites dans la Convention européenne des Droits de l’Homme, dans la Charte des droits fondamentaux de l’UE et dans les constitutions nationales des Etats européens : liberté de conscience et d’expression, égalités hommes / femmes, refus des discriminations, abolition de la peine de mort, respect de règles démocratiques et de l’Etat de droit, défense d’un modèle social équitable, l’accord est profond et, malgré des divergences partisanes, il porte sur l’essentiel. Sauf anomalie, comme les provocations de Viktor Orban, ces droits sont non seulement proclamés mais relativement bien mis en œuvre. C’est notamment vrai si l’on compare l’UE au reste du monde.

 

Alors pourquoi les tenants d’un patriotisme étroit ont-ils à ce point le vent en poupe ?

 

D’abord, comme le rappellent les dictionnaires, ils jouent sur l’émotion, l’affectif. Dans un contexte de peurs, de souffrances sociales, ils rassurent, en chantant la douce berceuse nationale. Les pro-Européens au contraire doivent faire appel à la raison. Le premier discours est intuitif et simple, le nôtre complexe et exigeant.

 

Les nationalistes jouent aussi sur la myopie ambiante. Tout ce qui est proche se voit bien, tout ce qui est loin est laissé dans le flou. Quand, lors des élections, les politiques et les médias restent centrés sur le local, quand ils font disparaître allègrement la Chine et l’Inde, le péril islamique et l’injustice des inégalités mondiales, il est plus facile aux candidats souverainistes de fanfaronner.

 

Il est vrai que nos systèmes politiques exaltent toujours l’indépendance alors même qu’il faudrait insister sur la réalité de l’interdépendance ; selon la Constitution française par exemple, le Président de la République est « le garant de l’indépendance nationale ». Au quotidien, il passe pourtant l’essentiel de son temps à gérer des sanctions contre la Russie, en duo avec Mme Merkel, ou à chercher une solution pour la Grèce avec 18 autres dirigeants + la BCE, la Commission et le FMI. La défense de la compétitivité se joue à 28, dans le marché unique. Même si sa seule ambition était d’abaisser le chômage en France, il lui faudrait travailler avec d’autres. De même, le financement de politiques d’indépendance nationale suppose d’être compétitif dans un jeu ouvert.

 

Dans la zone euro, la dépendance est encore plus visible: quand les chefs d’Etat et de gouvernement restent prisonniers des intérêts nationaux, ils sont incapables d’agir dans l‘intérêt commun, ce qui à terme nuit au bien être collectif. Finalement, les conséquences sont négatives pour tous comme la situation de la Grèce nous le démontre.

Si les hommes politiques et les journalistes faisaient plus systématiquement référence aux données démographiques et économiques relatives, à la part d’augmentation de certains pays émergents dans la croissance mondiale (en prolongeant les courbes à 20 ou 30 ans), au nombre d’exécutions sanguinaires dans certaines parties de la planète, le débat politique serait peut-être plus sérieux. Aucun pays européen, pas même l’Allemagne, ne peut prétendre peser seul dans le monde de demain.

En d’autres termes, si en 2015, l’Europe unie n’existait pas, ce serait le moment de l’inventer.

Dans la mondialisation, non seulement sa taille mais surtout son savoir-faire sont des caractéristiques précieuses : elle représente à ce jour la seule tentative de créer un Etat de droit transnational.

L’UE est inachevée, imparfaite mais dans un monde compétitif et en mutation rapide, elle représente un atout. La volonté de bâtir quelque chose de nouveau devrait être valorisée, quitte à corriger les erreurs qui sont commises.

L’Europe est notamment précieuse parce qu’elle apprend à se construire avec les autres et non pas contre les autres.

 

Le patriotisme traditionnel, qui consiste à resserrer les rangs par la confrontation avec les tiers, exacerbe les différences. Qu’on se rappelle le « Cartago delenda est » de Caton qui entraîna Rome jusqu’à la destruction totale de cette ville. A une moindre échelle, on a vu récemment comment le nouveau gouvernement grec, en se targuant de pratiquer la confrontation a, en réalité, rendu les négociations plus compliquées.

 

Les nationalismes européens ont été « trempés » (comme on dit de l’acier) dans les conflits et des rivalités récurrentes. En 1870, l’unité allemande, a pris naissance dans la victoire de la Prusse sur la France. Avec l’amputation territoriale et le paiement de lourdes réparations, la République française est née dans un climat de ressentiment. L’esprit de revanche, la revendication de l’Alsace-Moselle, ont contribué à forger la mystique républicaine et nationale. Le désir de vengeance a été entretenu, d’où la boucherie de 14-18 et l’ignominie, en sens inverse, du traité de Versailles.

 

En ayant compris qu’il fallait casser cette spirale et inventer des institutions destinées à amortir les divergences et faciliter le compromis, les Européens ont pris de l’avance sur le reste du monde. Le vieux continent est en réalité le plus moderne à cet égard. Ce n’est pas de l’arrogance de le souligner ; les Européens y sont parvenus non parce qu’ils sont meilleurs mais parce qu’au vingtième siècle, du carnage de la première guerre mondiale au désastre des années 30 à 45, ils ont été pires.

 

L’existence de périls extérieurs heurtant de front nos valeurs (tels que l’islamisme radical du Califat) amènera peut-être un jour les Européens à se souder contre des tiers. Mais sauf à se renier complètement, un « patriotisme européen » digne de ce nom ne peut pas consister à reproduire, « en plus grand », les réflexes du patriotisme national que l’Europe unie a justement voulu éradiquer.

 

C’est une difficulté supplémentaire non négligeable : un processus pacifique et volontaire a moins de panache. Il n’en demeure pas moins que les coopérations volontaires sont les seules durables.

 

Lors de voyages en Chine ou au Japon, ou de discussions avec des interlocuteurs du Moyen-Orient, j’ai toujours été frappée de leur intérêt pour la coexistence pacifique à laquelle nous sommes parvenus en Europe. Devant des investisseurs chinois exprimant des doutes sur la pérennité de la zone euro, je me souviens que l’argument le plus efficace aura été de leur demander s’ils envisageaient facilement de créer une monnaie commune avec les Japonais, en mettant leur banque centrale à Tokyo, en choisissant un gouverneur coréen…

 

 

  1. Agir au niveau transnational suppose non seulement de démanteler les barrières mais d’unir les hommes dans un espace politique uni

 

Le Lorrain Robert Schuman

[1] qui avait tant souffert, personnellement, des mouvements de territoires entre l’Allemagne et la France, voulait « dévaluer » les frontières. Le Chancelier Kohl raconte aussi comment, dans sa jeunesse, il a arraché des poteaux marquant les limites entre la France et la RFA. Il faut mesurer ce que la libre circulation des personnes, et l’existence de l’espace Schengen signifient, comme changement de mentalité. Pour mémoire, la bataille de Verdun a coûté la vie à plus de 700.000 hommes, en dix mois, pour un déplacement minimal de la ligne de front. En Palestine, comme dans tant de régions du monde, des hommes souffrent encore pour une terre qu’ils n’arrivent pas à partager et faire fructifier ensemble.

 

Un ensemble politique transnational qui, sans renier les nations, relativise les luttes territoriales mais permet l’exercice de certaines compétences de manière partagée, est un acquis précieux. Voilà notre réussite.

 

Toutefois, l’abolition des limites entre les Etats rend plus délicate la naissance d’un « Wir Gefühl » (merveilleux mot allemand sans équivalent français, que m’a appris le professeur Winkler). Et là, nous touchons objectivement les limites de ce que nous avons su faire à ce jour.

 

Pendant des années, l’UE dû faire de son propre « élargissement » (i.e de l’admission de nouveaux membres), l’un de ses objectifs majeurs. Si la légitimité de l’appartenance des pays d’Europe centrale et orientale à l’Europe ne fait aucun doute, le processus a été mené sans grand souci d’impliquer et rassurer les populations concernées.

 

J’insiste sur ce point en Allemagne où la réconciliation avec la Pologne a été soignée et où les bénéfices de l’élargissement sont visibles. Avec la fin du rideau de fer, l’Allemagne a retrouvé une place centrale et des relations économiques et culturelles naturelles. En revanche, l’élargissement n’a pas assez été expliqué aux populations des pays plus éloignées du cœur de l’Europe. Et certains Etats périphériques ont subi des conséquences négatives, en raison de l’arrivée de nouveaux concurrents (l’industrie portugaise par ex). Ce n’est pas un hasard si la crise de la zone euro a frappé plus durement l’Irlande, le Portugal ou la Grèce. Au Royaume-Uni aussi, l’arrivée de travailleurs d’Europe centrale et orientale a nourri un rejet de l’Europe dont nous serions mal avisés de minimiser la force, même si certains problèmes sont présentés de manière déformée.

 

L’UE a péché par excès d’orgueil  et manque de discernement : en vingt ans, le nombre de ses Etats membres a plus que doublé, générant une incroyable hétérogénéité dont on se demande parfois si nos dirigeants l’ont perçue ou s’ils se sont laissé emporter sur leur lancée. Pour la cohésion sociale de l’UE, cela n’est pas sans conséquences. Nos dirigeants avaient même prétendu pouvoir intégrer la Turquie sans réfléchir à ce que cela signifiait pour son évolution politique[2].

 

La seule zone euro englobe à la fois Chypre et l’Irlande, la Laponie et le Portugal. Peut-être faudrait-il réfléchir sérieusement à ce qui peut donner à cet ensemble le caractère d’une « Communauté de destin » comme le répètent à l’envi les gouvernants dans leurs discours. Suffit-il d’écrire deux règles budgétaires dans un traité pour faire partager à des individus si différents la même monnaie ? Est-il durable de dissocier monnaie et pouvoir souverain ?

 

Au cours des deux dernières décennies, l’Union européenne a aussi perdu, aux yeux des Européens une partie de son sens. Une fois la paix et l’unification du continent réalisées, où allons-nous ensemble ?

 

Ce sens existe ; il se déduit de l’évolution du monde, comme je viens de le rappeler mais encore faudrait-il le faire apparaître aux yeux du public, le répéter avec constance et conviction, en en tirant toutes les conséquences. Comme écrivait le philosophe Emmanuel Berl, auteur d’une magistrale histoire de l’Europe sans frontières et de nombreux articles, « L’Europe ne vivra qu’à proportion des dévouements qu’elle saura susciter. Elle ne les suscitera que dans la mesure où elle se dévouera à autre chose qu’elle-même ». Pour l’instant, nous sommes au milieu du gué…

 

Le caractère auto-centré des Européens est l’un de plus grands périls qui menacent l’Europe et plus largement tous les ensembles humains fondés sur un matérialisme sans transcendance, plus préoccupé de son confort que de partage et de rayonnement. Le Pape a déjà reproché aux Européens leur vision « autoreferenziale ».

 

Ensuite, les citoyens européens n’ont pas perdu confiance par hasard : depuis plus de vingt ans, « une politique extérieure et de sécurité commune » (sic) a été annoncée, qui n’a toujours pas vu le jour. L’euro devait être la monnaie de la prospérité ; dans plusieurs Etats membres, le taux de chômage des jeunes dépasse 25 % et les perspectives sont encore sombres après de 7 ans de crise. Les gouvernements font l’autruche sur des problèmes graves qui ne se règleront pas seuls.

 

En Méditerranée, l’Europe est en train de perdre son âme. Même l’urgence humanitaire la plus impérieuse, en raison de la noyade de milliers de migrants, n’arrive pas à faire franchir une étape décisive : l’UE n’a toujours pas de garde-côtes, ni de forces d’intervention de police de type FBI. Certains gouvernements, y compris celui de la France qui se targue d’être « la patrie des droits de l’homme », esquivent le partage du fardeau.

 

L’existence de graves menaces sur les libertés publiques, en raison des contrôles sur nos vies que permettent les outils digitaux, ne suscitent pas non plus un sursaut. La Commission européenne commence à se pencher sur ces questions, grâce aux efforts du commissaire Öttinger et en utilisant ses pouvoirs en matière de concurrence mais les grandes entreprises américaines comme Google ou Amazon, les plates-formes de vente en ligne bouleversent déjà nos économies et nos sociétés. Non seulement les gouvernements ne créent pas une police fédérale (de type Verfassungsschutz) mais les services secrets préfèrent continuer à s’espionner mutuellement…

 

Enfin l’UE hésite entre une subsidiarité nécessaire et une auto-flagellation de sa « bureaucratie » suicidaire. En s’en remettant aux Etats, en en revendiquant pas le besoin de disposer d’une administration fédérale, elle s’est discréditée. Si Eurostat avait pu aller vérifier les comptes grecs, le camouflage des comptes en Grèce aurait duré moins longtemps. Sur le terrain, les agriculteurs dénoncent l’inégalité de traitement d’un pays à l’autre, dans le respect des règles d’emploi de pesticides mais personne ne peut y remédier, chaque administration nationale ayant tendance à « couvrir » ses producteurs. De même, quand faute de contrôle suffisant de la qualité des produits importés par rapport aux normes imposées à nos propres industriels, elle est présentée comme une « passoire », l’UE est impuissante à se faire entendre.

Enfin les traités évoquent des principes de « citoyenneté », des objectifs de « dignité », ils renvoient à la « soziale marktwirtschaft » mais ces concepts restent abstraits.

L’éducation reste nationale ou marquée par les traditions locales. Elle n’a jamais été « pensée » comme européenne.

 

  • Comment améliorer les choses ?

 

La tâche est immense. Je ne prétends pas avoir un plan général que je pourrais vous exposer ce soir. Mais il est possible d’identifier des priorités ; j’en retiendrai deux : prendre au sérieux la diversité ; et doter l’UE d’institutions, d’un « software » inspirés par ceux de la RFA.

L’Europe unie est diversité. Elle rassemble plus de 500 millions de personnes, parlant plus de 20 langues, fiers de littératures, de traditions, de patrimoines qui sont parmi les plus riches de l’histoire de l’humanité. Elle s’efforce de rassembler sans qu’une culture écrase les autres. C’est une ambition gigantesque dont les autorités nationales et européennes ne semblent toujours pas avoir pris la mesure. Ils ne font pas grand-chose pour que ce bel objectif se concrétise avec succès. C’est pourtant le préalable à l’émergence de tout sentiment qui puisse ressembler à un patriotisme européen.

Elles laissent notamment les souverainistes manipuler l’Histoire sans riposter. Quand Marine Le Pen par exemple honore Jeanne d’Arc, envoyée par Dieu sauver « la France » au Moyen-Age, il faudrait rappeler qu’à cette époque là, la France n’avait rien à voir avec ce qu’elle est aujourd’hui. Les Bourguignons, par exemple, étaient alliés des Anglais.

Si la France avait en ce moment des dirigeants de la trempe de Richard von Weizsäcker, auteur du fameux discours du 8 mai 1985, peut-être se seraient-ils rendus à la commémoration de la bataille de Waterloo, le 18 juin dernier et ouvert un débat sur l’héritage napoléonien. Quels qu’aient été les immenses mérites de Napoléon administrateur et juriste, c’est aussi un tyran parvenu au pouvoir par la force, ayant bafoué les libertés publiques et un chef de guerre ayant tenté d’asservir l’Europe entière. Les Britanniques et les Prussiens ont mis fin à une aventure douteuse.

Heureusement des contre-exemples existent attestant d’un travail historique sérieux et ouvert, comme le Mémorial de Caen (où l’histoire du débarquement est exposée en tenant compte de tous les points de vue) ou le manuel d’histoire franco-allemand.

Nous croyons avoir du mal à construire l’Europe, en réalité nous avons du mal à déconstruire des mythes tenaces, nous laissons se perpétuer des préjugés et des légendes qui nous la dissimulent.

Le philosophe français Emmanuel Berl, auteur d’une magnifique Histoire de l’Europe, pensée d’un point de vue européen a écrit : « il ne serait pas nécessaire de cacher ni de camoufler la vérité ; il suffirait de la dire. »

L’éducation joue un rôle primordial. Dans ses Mémoires[3], Jean Monnet rend hommage à la manière dont ses parents, marchands de Cognac de la fin du 19ème siècle, l’ont mis très jeune au contact du vaste monde : « A Cognac, on était de plein pied avec les Anglais (…) Aussi ignorions-nous les réactions de défense ou d’orgueil du nationalisme qui gagnait la vie politique française. Par la suite, dans mes rapports avec les autres peuples, je n’ai jamais eu d’efforts à faire pour vaincre des réflexes que je n’avais pas acquis. » (souligné par nous)

La culture est capitale. Lors de la remise du prix de la Deutsche National Stiftung le 16 juin dernier à Berlin à Neil Mc Gregor, ancien directeur du British Museum, j’ai été très frappée par la manière dont il a décrit les relations germano-britanniques depuis 1945 : des décennies de glaciation, une grande ignorance du temps long, au-delà de la période nazie. Il est heureux qu’il ait pu organiser sa grande exposition Germany Memories of a nation et être honoré à Berlin, jusqu’à devenir responsable du projet Humboldt.

 

Nous devrions multiplier ces initiatives, accroître les efforts pour croiser le regard, atténuer l’auto- satisfaction et encourager l’apprentissage des vertus des partenaires.

 

Il est frappant que la moindre entreprise engagée dans une fusion transfrontière, organise pour son personnel des « séminaires de management interculturel » tandis que l’union des Etats et des citoyens d’Europe est abandonnée au petit bonheur. Quand on ne régresse pas, comme avec l’abandon récent des classes bi-langues anglais / allemand en France, hélas.

 

Au lieu de faire une indispensable pédagogie européenne, un certain nombre de responsables modérés renforcent la légende. Au pied d’une statue sur les Champs Elysées, on peut lire une phrase du général de Gaulle qui m’a toujours laissée songeuse : « Il y a un pacte vingt fois séculaire entre la grandeur de la France et la liberté du monde ». Le style du général sonne merveilleusement bien mais là encore, la lecture de La guerre des Gaules de Jules César permet de se souvenir de ce qu’était « la France », à supposer qu’elle ait existé, il y a 2000 ans. Ces mots ont toutefois été repris par le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, après les attentats de janvier dernier. Le mythe est préféré à l’Histoire.

 

Une pédagogie plus honnête consisterait à expliquer que nos Etats, nos Nations se sont construits progressivement, qu’ils ont interagi et continueront à évoluer. Rien n’indique que cette forme d’organisation soit appelée à durer toujours. D’autres, avant nous, et non des moindres, ont fait l’expérience de la disparition de ce qu’ils croyaient appelé à durer.

 

Je recommande aux amateurs d’Antiquité, la lecture d’un poème intitulé De redito suo (Sur son retour), un texte très émouvant d’un certain Rutilius Namatianus, haut fonctionnaire romain qui écrivait à propos de l’Empire romain… en 417 :

 

« Toi qui tiens le monde en toute son étendue par tes triomphes civilisateurs, ayant uni tous les peuples, tu les fais vivre sous les mêmes lois (…). Les siècles qu’il te reste à vivre ne sont soumis à aucune limite, tant que subsistera la terre et que le ciel portera des astres. »

 

Nous connaissons la suite : toutes les civilisations sont mortelles. Seuls les contemporains ne veulent pas le croire. Et plus on s’enferme dans la certitude de la pérennité, plus on risque de tomber de haut. L’Union européenne aussi évolue et peut se disloquer. Nous ne devons pas l’oublier.

C’est pourquoi le moment est venu, à côté de l’action culturelle et éducative, de réfléchir au moyen de doter l’Europe unie d’institutions plus solides et, si j’ose dire, d’un « software » qui gagnerait à être inspiré par ceux de l’Allemagne d’après-guerre.

L’expérience allemande des dernières décennies me paraît extrêmement féconde. Je ne le dis pas ici ce soir, par complaisance, parce que je suis à Hambourg. Je m’intéresse au contraire depuis toujours à l’Allemagne parce qu’elle me semble une sorte de laboratoire passionnant pour le monde post-national à venir.

Après la seconde guerre mondiale, sous la contrainte de l’Histoire, les responsables de la RFA ont adopté une attitude inédite dans les relations internationales : ils ont pratiqué la retenue (« Selbstbeschränkung »). Ils ont également développé une forme de patriotisme, fondé sur l’allégeance volontaire à des règles qui a pu être qualifié par Dolf Sternberger et Habermas de « Verfassungspatriotismus ».

La « retenue » diplomatique a conduit le pays, alors même que sa force économique devenait considérable, à ne pas mener une politique de puissance aveugle mais à privilégier un jeu coopératif, multilatéral.

Ce n’est pas seulement idéaliste et joli. C’est le moyen de mener une politique plus intelligente et plus efficace. Par exemple, elle a incité la République de Bonn à valoriser les outils du « soft power », si cruciaux pour véhiculer des valeurs ou réussir du peace / du state building.

Au cours des dernières décennies du vingtième siècle, la RFA puis l’Allemagne ont en outre mené un travail sur le passé qu’aucun peuple au monde n’a jamais mené. Cet effort était certes à la mesure des crimes commis mais l’expérience serait féconde pour tous les peuples du monde car le travail sur soi, la capacité à apprendre de l’échec sont infiniment plus enrichissants que l’hagiographie nationale.

Pour mieux affronter l’avenir, la France devrait regarder avec moins d’indulgence et de complaisance son passé colonial, tout comme la période de Vichy ou encore la Révolution de 1789, notamment la Terreur. Le Royaume-Uni pourrait aussi utilement réfléchir à sa propre Histoire. Dans son rapport à l’Europe, il est manifestement marqué par son passé héroïque de 1940 et le souvenir de l’Empire perdu.

Le patriotisme constitutionnel paraît présenter deux avantages majeurs par rapport au patriotisme traditionnel.

Tout d’abord, il facilite l’adhésion des populations d’origine étrangères au « contrat social » commun. Peuvent y adhérer ceux dont la patrie nouvelle n’est justement pas la terre de leurs pères. Là encore, les tenants du patriotisme à l’ancienne semblent oublier que nos nations ont considérablement évolué. Elles comptent aujourd’hui des populations brassées, souvent nées sous d’autres cieux, d’autres confessions.

Et si vous me permettez cette digression, comme femme, je suis assez heureuse que le patriotisme – au sens étymologique de défense de l’héritage des pères – puisse être revisité. Le dernier roman de Michel Houellebecq Soumission[4] est très intéressant sous cet angle : en imaginant une arrivée au pouvoir des islamistes, en France, alliés aux « identitaires » issus des milieux de la droite traditionnelle, il montre parfaitement que l’attitude des femmes, et envers les femmes, est un élément clé de la bataille de la modernité. J’espère que les « patriotes » exaltant le retour en arrière, sous-estiment la profondeur des évolutions anthropologiques intervenues au cours des cinquante dernières années et que, pour cette raison, ils échoueront dans leur funeste entreprise. Mais Houellebecq a cependant bien fait de nous alerter par son roman aussi génial qu’abominable qui mêle à la grande politique les frustrations sexuelles de certains messieurs.

Mais revenons au Verfassungspatriotismus et à ses vertus. Ce concept renvoie donc à une démarche volontariste, d’adhésion, là où le patriotisme classique oblige à reprendre à son compte un héritage, sans guère de droit d’inventaire. Il est d’ailleurs amusant de souligner que cette conception rejoint finalement la conception française de la citoyenneté telle qu’elle s’est cristallisée à la Révolution : fin des privilèges de naissance, adhésion individuelle à des valeurs, droit du sol pour la transmission de la nationalité.

Encore faut-il ouvrir un débat sur son contenu, ce qui n’a pas eu lieu en 2002/ 2005 quand on a entendu adopter un traité constitutionnel pour l’UE. D’où l’importance de revoir le cadre démocratique européen.

Ceci m’amène à mon dernier point. L’une des caractéristiques les plus impressionnantes de l’Allemagne d’après guerre est l’édification d’une démocratie éprouvée, probablement la plus stable d’Europe. Le degré d’ « accountability » c’est à dire la qualité des contrôles qu’exercent notamment le Parlement (Bundestag) et la Cour constitutionnelle fédérale (le Bundesverfassungsgericht) sur l’exécutif, sont à mon sens, l’objectif à atteindre pour l’Europe unie.

Naturellement, je ne propose pas de copier terme le modèle allemand ; toute démarche européenne sera la synthèse d’expériences différentes mais au total, et quel que soit finalement le schéma institutionnel retenu, il devra répondre aux standards les plus élevés, c’est-à-dire rassurer le peuple allemand qu’il n’a rien à perdre et les autres peuples qu’ils ont tout à gagner. Pour les Français, peu habitués à une véritable accountability parlementaire, c’est une révolution copernicienne qu’il faut accomplir.

En 2010 / 2011, quand la crise de la dette souveraine a éclaté et s’est propagée, les gouvernements ne pouvaient qu’improviser : il n’existait aucun outil préexistant, aucun fonds de secours préconstitué, aucune procédure d’urgence prédéfinie. Il a fallu faire appel aux budgets nationaux, sous pression des marchés, alors que le risque de contagion était élevé. Ce sont les chefs d’Etat et de gouvernement qui ont pris l’essentiel des décisions.

Ce bricolage, en marge des institutions et de l’esprit coopératif de la Communauté, qui a produit ce que Jürgen Habermas appelle un fédéralisme exécutif (Exekutivföderalismus), ne peut pas durer. C’est une régression dont les effets négatifs sont visibles. Le grand philosophe l’a encore rappelé dans un magnifique article paru dans la Süddeutsche Zeitung ce matin où il qualifie la situation actuelle des opinions publiques de « coma post-démocratique »[5].

Appelons les choses par leur nom : depuis plus de cinq ans, ce n’est pas « l’Europe » qui a échoué. Aucun des plans de secours destiné à la Grèce, à l’Irlande, au Portugal, aucune politique macro-économique n’a jamais été conçue, validée et contrôlée dans la durée, au niveau européen, de manière transparente et authentiquement démocratique. Ce sont les gouvernements nationaux qui ont pris toutes les décisions importantes, à huis clos, sans rendre collectivement de comptes, sans accepter le moindre débat sur leurs choix, ni la moindre responsabilité pour leurs erreurs : fallait-il faire entrer le FMI dans le jeu ? Jusqu’où le volontarisme politique peut-il aller, contre l’arithmétique, quand une dette est insoutenable ?

Sans aucun doute, le gouvernement grec actuel dépasse les bornes. Mais la manière dont la crise a été gérée, depuis mai 2010, a pavé la voie aux extrêmes. Le succès des programmes de secours dépendait au premier chef de l’appui des populations concernées qu’il fallait convaincre et non seulement contraindre. Plus les mesures imposées étaient rigoureuses (et elles devaient l’être, assurément), plus il fallait préserver la dignité des personnes, plus il fallait accompagner les coupes budgétaires d’une assistance concrète en matière de formation, de fiscalité, d’investissement. En créant une « troïka » incontrôlée, agissant sans doigté, les gouvernants européens ont violé l’idée d’Europe communautaire, solidaire.

Nous ne pouvons notamment pas continuer à prétendre bâtir une Europe unie et en rester au Congrès de Vienne, une alliance d’Etats dont les dirigeants se réunissent à huis clos, sans débats ni contrôles. En reléguant les citoyens au second plan, on les pousse à rejeter l’Europe.

Le seul avantage du retard pris, toutes ces dernières années, c’est qu’il nous laisse des raisons d’espérer. Le jour où nous nous y mettrons sérieusement, il sera possible de faire mieux et de regagner le cœur des Européens.

*

Conclusion : quoiqu’il arrive, je demeure intimement persuadée que nous devrions cesser de survaloriser l’appartenance à un groupe telle qu’elle découle des circonstances de notre naissance, (comme y invite le patriotisme classique) et réfléchir plus activement aux moyens de faire naître un patriotisme européen d’appartenance. Au-delà de nos familles biologiques, nous pouvons rêver de liens choisis ou comme on dit si bien en allemand, de « Wahlverwandschaften ».

Quelle que soit la gratitude envers nos parents et le légitime attachement à notre pays, à nos langues, à nos cultures comme à nos confessions, nous devrions avoir la modestie de nous souvenir que ces liens nous sont donnés sans que notre mérite n’y entre pour rien.

Le fait d’être née dans une famille d’immigrés, que le vent aurait pu porter vers d’autres rivages, et aussi la chance d’avoir découvert et aimé l’Allemagne très jeune, m’a toujours vaccinée contre les certitudes nationales définitives.

L’une des questions clés du débat sur un « patriotisme européen » est finalement de savoir s’il est plus fécond de valoriser ce que chacun est, une fois pour toute, ou ce que chacun choisit de faire de sa vie.

Et pourquoi s’enfermer dans un cadre étroit ? Pourquoi penser que la participation à une tâche aussi exaltante que faire l’Europe devrait nous priver de nos liens nationaux ?

Dans un magnifique article où elle écarte l’idée d’une identité nationale figée, sclérosée et plaide pour en reconnaître le caractère mouvant et pour laisser chaque génération la renouveler, l’historienne Mona Ozouf conclut en citant Victor Hugo.

Je ferai de même  : « Lors même que nous nous unissons à l’Europe dans une sorte de grande nationalité, la France n’en est pas moins notre patrie, comme Athènes était la première patrie d’Eschyle et de Sophocle. Ils étaient athéniens comme nous sommes français et nous sommes européens comme ils étaient grecs ».

Victor Hugo a ainsi saisi l’importance de la nuance qui, en allemand, sépare l’attachement à son lieu d’origine (Heimat) du patriotisme (Vaterland).

[1] Pour l’Europe, Nagel 2000 page 25

[2] Voir Le Grand Turc et la République de Venise, Fayard 2004

[3] Fayard, page 47

[4] Flammarion 2015

[5] Sand im Getriebe, SdZ Feuilleton 23 juin 2015,

2017-05-19T15:04:57+00:00