Le non au referendum à la lumière de Tocqueville

Les leçons de Tocqueville

Article pour Politique internationale Paru dans le n° 109

Automne 2005

Pourquoi le traité établissant une Constitution européenne a-t-il suscité en France un débat si passionné, un rejet aussi massif ? L’euroscepticisme existait dans la plupart des Etats membres de l’Union européenne. C’est toutefois dans le pays où la construction communautaire a été inventée que la contestation s’est cristallisée. Cette interrogation rappelle celle d’Alexis de Tocqueville : vingt années durant, il a cherché à comprendre pourquoi « la France a précipité chez elle la révolution qui marchait péniblement dans tout le reste de l’Europe .» A cette fin, il n’a pas hésité à remonter le temps, en raison « des liens invisibles mais presque tout puissants (qui) attachent les idées d’un siècle à celles du siècle qui l’a précédé, les goûts des fils aux penchants des Pères ».

Pour lui, la révolution ne pouvait se comprendre sans une connaissance approfondie de l’ancien régime. Les raisons immédiates du vote français du 29 mai 2005 ne manquent certes pas : impopularité des autorités nationales ; erreurs tactiques des partisans du « oui » ; défauts intrinsèques du traité constitutionnel. Mais elles ne suffisent pas à tout expliquer. Elles pourraient même masquer la gravité de la situation. Seule une analyse des ressorts plus secrets, bien plus anciens, du « non » français peuvent ouvrir des voies nouvelles : qu’est-ce qui, dans l’histoire de France, dans les rapports des Français à la démocratie, à la liberté et à l’égalité, au centralisme, explique leur singulière réaction ?

Parmi les concepts chers à Tocqueville, trois d’entre eux semblent particulièrement pertinents pour nous éclairer : tout d’abord le goût français pour les révolutions, quand l’Union européenne appelle l’esprit de compromis ; ensuite, la primauté donnée en France, depuis 1789, à l’égalité sur la liberté ; enfin, l’organisation longtemps centralisée des pouvoirs publics. Ces réflexions ne prétendent pas apporter des solutions toutes faites pour sortir l’UE de la crise. Toutefois, sans l’appréciation, à sa juste valeur, du caractère extraordinaire de la construction communautaire, sans une prise de conscience de l’archaïsme de certains travers nationaux, il ne saurait il y avoir de rebond. Et sans surestimer le rôle de la France en Europe, un renouvellement des réflexions et des pratiques politiques dans ce pays est indispensable pour rendre au projet communautaire vigueur et vraisemblance. Le recours à Tocqueville est donc plus une invitation à l’humilité et à la réflexion que le souci de plaquer sur le présent des solutions du passé, si brillantes soient-elles.

Sylvie Goulard

2017-05-19T16:52:35+00:00