Le nez au milieu de la figure

Chronique européenne du large n°12

18 mai 2009

 

Comme politologue, je préfère Georges Brassens à tous ceux qui, ces jours-ci, nous expliquent doctement pourquoi, selon eux, les Français ne s’intéresseraient pas à l’Europe. Dans Auprès de mon arbre, il chantait : « D’avec ma femme / J’ai foutu le camp / Parce que depuis tant d’années / C’était pas une sinécure / De lui voir tout le temps le nez / Au milieu de la figure ». Outrage du temps, l’érosion ordinaire est la plus terrible, surtout quand rien n’est fait pour y remédier. De l’Europe, les Européens voient seulement qu’elle est là, dans le paysage, familière.

Les Etats ont toujours tenu à ce que les élections européennes se déroulent dans un cadre national. Parler des problèmes de la France oui, mais encore faut-il les mettre en perspective, européenne et mondiale car les députés européens ne décideront pas seuls. Des attentes de plus de 400 millions de partenaires européens, de leurs idées, de leurs rêves, nous ne savons presque rien. Deux sousmarins britannique et français ont plus de chance de se rencontrer dans l’immensité de l’Océan que deux campagnes nationales pour les élections européennes. M. Barroso, président de la Commission sortant, ne daigne pas venir expliquer ce qu’il a l’intention de faire dans les 5 ans à venir s’il était reconduit. Cela vaudrait pourtant la peine car il est soutenu par le Président français et le reste du PPE de Mme Merkel à M. Berlusconi, et même quelques sociaux-démocrates comme Gordon Brown, Zapatero et le portugais Sócrates.Quelle sera la PAC de demain ? Le budget européen de demain ? Y aura-t-il enfin une réponse européenne à la crise ? Peu importe, il est choisi pour sa docilité, pas pour ses convictions, au demeurant changeantes.

Le peuple est sage : il sent bien le manque d’intérêt des responsables politiques, dans leur grande majorité, pour l’Europe. Lors des débats publics organisés par la société civile, la plupart des hommes politiques sont « empêchés ». C’est-à-dire qu’ils font le choix d’aller ailleurs. Samedi dernier, dans une rencontre de chrétiens, le commissaire Jacques Barrot a même envoyé un message enregistré pour prêcher… « l’Europe de la fraternité » ! C’est beau la technique ! On ignore le peuple ? Le peuple ignore les urnes.

Certes, comme dirait Brassens, l’Europe laisse à certains « trop de pierres dans les lentilles » mais surtout, l’Europe ne surprend plus. C’est le manque d’air, c’est la peur d’ouvrir les fenêtres sur les jardinets des voisins qui ramène à une routine consternante. Pourtant la crise refait la preuve du besoin d’Europe. Il est fréquent, comme à St Jean d’Angély hier, qu’un ancien partisan du « non » socialiste se livre à un vibrant plaidoyer pour l’Europe. Il serait bien embarrassé, il est vrai, si, dans la tourmente actuelle, il devait s’appuyer sur le plan B qui n’a jamais vu le jour ! Au lendemain du « non » français de 2005, le Chancelier Kohl a dit à un petit groupe un peu ébranlé, auquel j’appartenais : « es ist klein Wasser » (« ce n’est pas grand-chose »). Il reconnaissait, en bon démocrate qu’une étape avait été manquée mais refusait de renoncer à un projet qu’il estimait juste.

Contrairement à ce que prétendent tant de politiques et de médias qui vont rarement au contact du terrain, les citoyens ne demandent pas que « du concret », au ras des pâquerettes. S’il avait suffi d’aligner les primes agricoles et les fonds structurels pour convaincre les électeurs, ni la France ni l’Irlande n’auraient jamais voté non. Faisons plutôt aux Européens le bonheur d’émotions partagées et de grands défis : en lançant des programmes de rencontres et des échanges culturels ambitieux, des projets généreux envers le tiers-monde, en prenant à bras-le-corps le destin de la planète. Arrêtons de torpiller l’Europe par petitesse. Allons dans les étoiles comme Kennedy a voulu que les Etats-Unis aillent sur la lune. Brassens qui savait parler aux femmes, avait un programme plus attirant que nos ministres et commissaires : « Et pour un baiser la course / j’emmenais mes belles de nuit / faire un tour sur la Grande ourse. »

 

Sylvie Goulard

2017-05-22T15:34:03+00:00