Dans un livre qui vient juste de paraître, Pierre Cahuc et André Zylberberg s’attaquent à ce qu’ils appellent « le négationnisme économique » (1). Clair, pédagogique, leur ouvrage invite à une salutaire réflexion.

Ils dénoncent en effet un certain nombre d’idées toutes faites chères, à des degrés divers, à une partie des responsables français : la méfiance envers la concurrence et la finance, l’amour de la dépense publique et du partage malthusien du travail, une confiance excessive dans les vertus d’une politique industrielle pilotée par l’État.

Posément, les auteurs démontrent que, faute d’être étayées par un travail expérimental sérieux, ces solutions ne produisent pas toujours les effets qu’on leur prête (par exemple, pour les 35 h, créer de l’emploi) ou ne sont efficaces que dans des conditions spécifiques (par exemple le multiplicateur keynésien pour la dépense publique). Il est bon que des économistes renommés montrent que, loin de constituer des alternatives crédibles, ces idées éculées peuvent être néfastes.

Mon expérience européenne de 25 ans rejoint l’analyse des auteurs : en retardant les réformes structurelles, en justifiant le dédain des engagements européens (qu’ils soient relatifs, par exemple, à la réduction du déficit et de la dette publique ou à l’interdiction des aides d’État), cette pensée nocive nuit à la crédibilité nationale. Elle contribue aussi au décrochage du pays. À force de « sauver » des entreprises en difficulté (ou leur siège à la prochaine élection ?) bien des responsables politiques français gaspillent l’argent public sans apporter de solutions durables. Les premières victimes de cette préférence pour le passé sont finalement les chômeurs et les jeunes, les exclus du système. Quant à nos enfants, ils sentiront longtemps sur leurs épaules la dette contractée pour financer des dépenses courantes. En soi, le livre mérite donc d’être lu.

Il m’a entraînée, pour ma part, dans des réflexions qui vont bien au-delà de ce que les auteurs avaient sans doute en tête et qui n’engagent que moi. Peut-être parce que j’ai commencé cette lecture dans le train qui m’emmenait à Lyon, pour une rencontre sur l’Europe organisée par les Gracques et divers think tanks européens (retrouvez ici mon intervention), leur ouvrage m’a confortée dans l’idée que les mêmes ressorts intellectuels qui conduisent au « négationnisme économique » sont ceux qui nourrissent le déni politique.

Jamais, nous n’avons eu autant besoin d’un débat européen créatif, mobilisant toutes les énergies positives face aux europhobes. Avec le Brexit, la crise migratoire, les attaques répétées contre l’euro et l’Europe, l’heure est grave.

Or, parce qu’Emmanuel Macron prononçait le discours de clôture de cette rencontre, des pressions ont été exercées sur plusieurs invités pour les dissuader d’y participer. Que des dirigeants de laboratoires d’idées qui, par essence, devraient favoriser la réflexion et participer à la controverse, ainsi que des responsables de haut niveau censés être indépendants, aient obtempéré, voilà qui est glaçant. La dérobade n’est guère courtoise envers les étrangers venus d’Allemagne, d’Italie ou du Royaume-Uni, soudain otages de querelles politiciennes françaises. Et surtout, un système politique qui met de telles « barrières à l’entrée », comme on dirait en droit de la concurrence, ressemble moins à une démocratie vivante qu’à un marché faussé par un cartel. Par-là, il révèle surtout sa sclérose.

Quand les grands partis et les responsables politiques de tous bords préfèrent lancer des anathèmes plutôt que d’encourager la confrontation d’idées et le renouvellement, il y a un problème. Professions règlementées, privilégiés barricadés dans leurs citadelles contre start-up innovantes, l’histoire est hélas trop connue. Heureusement, certains invités courageux ont résisté aux pressions, le débat était de qualité et, grâce à cette publicité inattendue, la salle était comble.

Finalement, Margrethe Vestager, la commissaire à la concurrence, empêchée par un voyage aux États-Unis, est celle qui aura le plus manqué. Il aurait été intéressant de savoir si, selon elle, ces pratiques politiques ne relèvent pas de … l’abus de position dominante.

(1) Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le négationisme économique, Flammarion, 2016

2016-11-25T10:27:53+00:00