Par Sylvie Goulard – Le Point

Plutôt que de réagir à l’émotion, droite et gauche devraient s’inspirer de l’auteur de « De l’esprit des lois », qui souhaitait que le droit limitât les abus de pouvoir.

A la suite des attentats terroristes, le discours politique s’est recentré sur l’autorité, sur la souveraineté. Le président de la République, le Premier ministre comme l’opposition invoquent de plus en plus la patrie et la cohésion nationale. Chacun promet plus de fermeté face aux terroristes et autres délinquants. Une loi pénale en préparation tendrait à faire entrer dans le droit commun certaines dispositions relevant aujourd’hui de l’état d’urgence. Lorsque la menace reste élevée, la priorité donnée à la sécurité est tout à fait compréhensible, mais il n’y a pas de risque zéro. Dans ce contexte, quelle est la juste mesure de la souveraineté ? L’ampleur du virage sécuritaire ou la capacité à conserver son libre arbitre et son sang-froid en développant une vision d’ensemble pour la France et l’Europe ? En semant la terreur, les djihadistes tendent aux démocraties le piège des lois d’exception. S’il est humain que l’épreuve nous « change », comme a dit le président de la République durant ses voeux, les droits fondamentaux ne devraient pas être relativisés. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 n’insiste pas par hasard sur l’importance de les respecter « sans cesse ». La France peut être fière de cet héritage, comme elle peut se réjouir d’avoir contribué à l’élaboration de la Déclaration universelle des droits de l’homme, de la Convention européenne des droits de l’homme ou encore de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne. C’est dans cette perspective historique et internationale, et non sous le coup de l’émotion, sondages en main, que devraient être débattues la déchéance de nationalité ou la perpétuation de l’état d’urgence. L’expérience américaine, après le 11 Septembre, devrait nous inciter à être prudents avant de faire une entorse à nos valeurs. Face à des individus qui méprisent les êtres humains et se moquent des règles, notre meilleure réponse reste la défense confiante, envers et contre tout, de la vie et du droit. Ceux qui, par peur de paraître naïfs, hurlent avec les loups devraient se demander si Montesquieu mérite lui aussi d’être qualifié de « Bisounours » au motif qu’il souhaitait que le droit limitât les abus de pouvoir.

De même, rien n’oblige à opposer la souveraineté nationale et la construction européenne. Trop longtemps repoussées, les réformes économiques ne peuvent plus attendre. Elles sont dans l’intérêt de la France. Laisser les questions de sécurité prendre le pas sur les enjeux économiques revient paradoxalement à fragiliser le pays car sa meilleure protection, c’est la puissance économique, c’est une position d’excellence dans le marché unique et la compétition mondiale. En cas de remontée des taux d’intérêt, une France surendettée serait asphyxiée, et finalement incapable de financer sa défense et sa police. Le chômage élevé, notamment des jeunes, favorise l’éclosion de diverses formes de frustrations et de délinquance. Nos partenaires européens, dans des circonstances moins tragiques, ont su forger des formes d’union nationale pour remédier à leurs problèmes, conforter le Standort Deutschland ou sortir l’Italie du gouffre financier, par exemple. Le sursaut est possible, mais encore faudrait-il traduire en actes, rapidement, les belles paroles des politiques de tous bords sur l’unité de la nation. Une partie des difficultés de notre temps, y compris la montée du terrorisme, ne viennent pas de l’excès d’Europe, mais de l’état d’abandon dans lequel l’Union européenne a été laissée. Après tant de dérobades, l’heure de vérité approche. La France doit reprendre l’initiative, avec l’Allemagne et tous les partenaires qui y sont prêts, pour réparer l’espace Schengen, relancer l’Europe de la défense et le parquet européen, tout en dotant progressivement la zone euro d’un pouvoir politique démocratique. Assurer la sécurité des Français est impératif. Mais se polariser sur ces questions, en niant l’urgence européenne, n’est pas une preuve de souveraineté ou de fermeté. C’est se tromper d’époque.

Sylvie Goulard

2017-05-19T00:50:26+00:00