L’urgence Européenne

Septembre 2008

Lettre trimestrielle du Mouvement Européen – France

« Aucun peuple au monde n’a connu une expérience comparable à ce que fut celle des Allemands en 1923. Tous ont connu la guerre mondiale, la plupart d’entre eux ont connu des révolutions, des crises sociales, des grèves, des revers de fortune, des dévaluations. Mais aucun n’a connu l’exagération délirante et grotesque de tous ces phénomènes à la fois telle qu’elle eut lieu en Allemagne en 1923. Aucun n’a connu ces gigantesques et carnavalesques danses macabres, ces saturnales extravagantes et sans fin où se dévaluaient toute les valeurs et non seulement l’argent. De l’année 1923, l’Allemagne allait sortir mûre, non pas précisément pour le nazisme mais pour n’importe quelle aventure abracadabrante »

Dans le tourbillon de ces jours derniers, j’ai souvent repensé au livre de Sebastian Haffner, « Histoire d’un Allemand » 1. Cet ouvrage devrait être offert à chaque jeune Européen car l’auteur explique avec talent comment la folie peut s’emparer des hommes les plus rationnels, comment la spéculation effrénée et les troubles économiques pavent la voie des populistes. Haffner raconte son enfance à Berlin, pendant la guerre de 14/18 et l’hyperinflation des années 20. Il explique parfaitement la manière dont les nazis ont su profiter du désarroi créé par la crise financière pour entraîner un peuple entier à sa perte. Ce récit sobre et désespéré, modeste et poignant, fait froid dans le dos.

Certes, l’Histoire ne se répète jamais. Mais elle peut aider à comprendre le présent. La crise financière que nous traversons pourrait entraîner une perte généralisée de repères. Les erreurs commises par des financiers et des banquiers réputés sérieux, l’absence d’éthique dans la gestion du capitalisme minent la confiance dans toute l’organisation sociale. Sous l’orage, la plupart des responsables nationaux se replient. Ce n’est pas l’Europe qui est incapable d’agir, c’est l’incapacité à faire l’Europe que nous payons aujourd’hui.

La lecture d’Haffner permet aussi de comprendre pourquoi les Allemands ont la hantise des déficits et de toute forme d’instabilité. La Présidence française de l’UE, avec l’appui des Pays-Bas ou de l’Italie, a prôné des solutions européennes, en proposant notamment la création d’un fonds commun à tous les Etats membres. Mais en envoyant des signaux contradictoires, en caressant la tentation – paradoxale – de se débarrasser des règles de concurrence ou du pacte de stabilité au moment même où elle prônait le retour de la règle, la France a peiné à convaincre l’Allemagne.
Une réponse européenne est nécessaire qui rompe enfin avec des années d’ersatz, de faux semblant et de pseudo-Europe. Après les succédanés de la stratégie de Lisbonne et les petits pas du traité du même nom, il est temps de s’atteler à un sursaut. Trois questions sont sur la table :

1) Sommes nous prêts à donner enfin à l’Union européenne les moyens juridiques et matériels d’exister ? Quand le sauvetage d’une seule banque allemande aboutit à dépenser en une semaine l’équivalent du budget communautaire annuel, les querelles antérieures pour savoir si nous pouvons porter ce budget de 1,13 à 1,17 % de notre PIB paraissent bien dérisoires ! L’Union européenne a besoin d’un budget conforme à ses ambitions, susceptible de soutenir l’investissement. Ce pas en avant justifierait à lui seul un pouvoir politique organisé, et des contrôles démocratiques accrus.

2) Que reste-t-il de « l’économie sociale de marché » qui, dans les années cinquante / soixante, a permis le redressement du continent en assurant la cohésion sociale ? L’Union européenne a besoin d’une fiscalité juste, redistributive qui lutte contre les inégalités sociales. La dignité humaine réaffirmée dans la Charte ne saurait être qu’une déclaration en l’air. Le scandale des travailleurs pauvres déshonore l’Europe.

3) Comment préserver la liberté d’entreprendre et de commercer, si précieuse pour créer des richesses ? Comment expliquer la valeur des règles de concurrence et la sagesse de la discipline budgétaire à un moment où elles semblent la cause de nos malheurs ? Le danger majeur de cette crise serait de jeter aux orties les principes d’ouverture sous prétexte que des abus ont eu lieu.

Ou les autorités répondent à ces questions sans détours, ou les sociétés européennes risquent bien d’être prêtes pour n’importe quelle aventure abracadabrante. Et cette fois-ci, il ne s’agirait plus d’Histoire.

Sylvie Goulard

1 Geschichte eines Deutschen, dtv 2002 ; version française Actes Sud, Babel 2003

2017-05-22T14:43:14+00:00