Le Figaro – 23 juin 2016

Si, par malheur, les partisans du « Brexit » l’emportaient, l’Union européenne pourrait se disloquer. Une initiative franco-allemande est évoquée. Elle est indispensable. Même dans l’hypothèse d’une victoire des adversaires du « Brexit », Paris et Berlin devraient prendre leurs responsabilités.

L’Union a assuré la paix et la prospérité du continent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle est imparfaite, des erreurs ont été commises mais tolérer encore les mensonges et les jeux de défausse actuels est un comportement d’enfants gâtés. Un nouveau dessein commun doit être conçu. Entendre les peuples est une chose, les bercer d’illusions en est une autre. Il faut au contraire expliquer la réalité : faute de changement d’échelle, non seulement l’Union européenne sera balayée mais les États-nations seront dépassés. Isolément, ils sont dépourvus des moyens de se défendre, ils sont incapables de contrer la puissance financière et technologique des États-Unis ou la force industrielle de la Chine. Ces phénomènes interdisent de faire la moindre pause.

Si, par le passé, la justification de l’Europe venait de l’intérieur – la paix entre ses membres, la raison d’être de la construction européenne se trouve désormais à l’extérieur, dans l’évolution rapide du monde : vis-à-vis des réfugiés ou plus durablement, face à la pression démographique de l’Afrique, que voulons-nous faire ? Comment défendons-nous nos libertés individuelles dans la révolution technologique, notre justice sociale ? Comment ripostons-nous à la terreur islamique ? Aucun dossier ne montre mieux le dilemme européen que le traité transatlantique : sur le papier, les Européens sont plus forts que les Américains mais l’inachèvement de l’Union européenne les empêche d’en tirer parti.

Dans ce contexte, il ne faut pas sous-estimer les divergences franco-allemandes. Rares sont les Allemands qui cultivent la nostalgie de l’Europe des Six, une époque où leur pays était affaibli et divisé. Les Français idéalisent d’ailleurs indûment les débuts de la Communauté, oubliant qu’en 1954, par exemple, ils ont rejeté la Communauté européenne de défense. La question du transfert de souveraineté était à peine moins épineuse quand le nombre d’États était réduit. Aux yeux des Allemands, l’euro n’est pas une alternative au marché unique, d’où le soin qu’ils mettent à soigner leurs relations avec Londres ou Varsovie. Dans l’hypothèse de discussions visant à redéfinir les rapports avec un Royaume-Uni sorti de l’Union, comme dans toute refondation européenne, ce réflexe jouera encore.

Pour l’Allemagne, le respect des règles est l’alpha et l’oméga. Une certaine exaspération est perceptible après que le côté français, des années durant, a demandé des délais sans toujours les mettre à profit. En outre, comme l’a souligné le président de la Bundesbank, pour la zone euro, la seule alternative aux règles, c’est un partage de souveraineté plus poussé. Les dirigeants français successifs ont malheureusement tendance à violer les premières et refuser le deuxième. Les Français devraient se souvenir qu’à Maastricht, c’est la France qui a voulu l’euro et rejeté l’Europe politique. Sans doute les Allemands montrent-ils peu d’appétit, en ce moment, pour des avancées fédérales. La zone euro n’en souffre pas moins de carences démocratiques, la crise l’a montré. Le 14 juillet dernier, le président de la République a lancé des idées intéressantes en ce sens. Elles mériteraient d’être développées, ce qui permettrait aussi de dénoncer certains abus de position dominante des Allemands : les préjugés persistants contre les pays du Sud, les critiques déplacées contre la Banque centrale européenne ou le risque de voir la poursuite de l’union bancaire capoter en raison des conflits d’intérêts des responsables politiques locaux avec les caisses d’épargne et les Landesbanken (banques publiques).

Enfin, les Allemands sont meurtris que les Français n’aient pas été à leurs côtés dans leur effort exceptionnel pour accueillir les réfugiés syriens. En matière de défense, c’est la France qui fournit la majeure contribution, même si le budget de défense et la vision stratégique de l’Allemagne sont en train de changer.

La réalité déplaisante pour la France, c’est que la relation est désormais déséquilibrée. Même si l’Allemagne n’est pas exempte de fragilités, elle domine l’Europe. Sa chancelière en est le leader, comme le Président Obama l’a rappelé récemment à Hanovre. Ce n’est pas une raison pour baisser les bras. La France peut améliorer ses performances et regagner en influence. Son retour est attendu par bien des partenaires inquiets d’une possible hégémonie allemande, tandis que l’Allemagne elle-même aspire à partager son fardeau.

Ainsi, quelle que soit la décision des Britanniques le 23 juin, nous voilà au pied du mur. Bâtir un avenir commun appelle plus d’efforts que l’évocation pavlovienne d’une relation qui s’étiole. Le succès de la coopération franco-allemande au service de l’Europe dépendra d’engagements plus vigoureux, plus créatifs et plus constants que ceux des dernières années. La relation franco-allemande est à reconstruire, autant que l’Union européenne est à refonder.

2017-05-17T18:53:38+00:00