Sylvie Goulard | La Croix | 29.05.2015

Dix ans se sont écoulés depuis le rejet du traité constitutionnel par référendum en France et aux Pays-Bas. Le texte originel a été écarté mais, pour tenir compte de la volonté exprimée par les 17 pays qui l’avaient approuvé (dont l’Espagne et le Luxembourg par voie référendaire), un nouveau traité a été adopté, à Lisbonne, en 2007. Tout en éliminant certains points litigieux, il reprend en partie le précédent, la pluralité des vues exprimées méritant d’être respectée.

En France, depuis 2005, la question européenne a été placée au réfrigérateur. Le message populaire a été ignoré. Non seulement le président Chirac désavoué n’a pas démissionné, ni aucun membre de son gouvernement, mais aucune réflexion sérieuse n’a été lancée. Alors que la France aurait pu devenir leader de la bataille pour une autre Europe, elle ne s’y est pas attelée. Le fameux « plan B » n’a jamais vu le jour. François Hollande, premier secrétaire du PS en 2005, partisan du oui, est devenu président de la République sur une ligne européenne ambiguë, en choisissant Laurent Fabius, leader du non, comme ministre des affaires étrangères.

La dernière décennie a pourtant été marquée par une crise financière sans précédent et par une accélération rapide de la globalisation. Du terrorisme à la dérive militaire de la Russie, les périls se multiplient. L’instabilité et la misère nourrissent des flux migratoires sans précédent. Malgré quelques initiatives majeures dans la zone euro (création d’un fonds de secours mutuel, union bancaire), le sentiment général sur l’Europe ne s’est guère amélioré. Sa légitimité comme son efficacité sont mises en doute.

Les souverainistes proposent un retour au cadre national. Plus familier, il est perçu comme plus légitime. Parce qu’il néglige l’imbrication des intérêts, il est inefficace face au changement climatique ou au terrorisme sans frontières. En 2015, les lignes Maginot ne servent à rien. Quant à la sortie de l’euro, outre son coût, elle ne ferait que déplacer le problème. L’Allemagne étant, de loin, notre premier partenaire, il faudrait de nouveau gérer des fluctuations franc/mark.

Le statu quo n’est pas une option non plus. Si, dans quelques domaines (comme la monnaie ou le commerce international ou encore la concurrence), l’Union européenne a été dotée des moyens d’agir, dans les autres, elle est impuissante. En réalité on lui reproche de ne pas faire ce que les États n’ont jamais voulu, ni permis qu’elle fasse. Pour affronter le drame des migrants, le chômage des jeunes ou la concurrence fiscale effrénée entre pays membres, on ne peut pas en rester là. La « coordination » des positions nationales est du vent. Elle devait faire de l’UE « la zone la plus compétitive du monde en 2010 » ! Elle devait assurer la discipline budgétaire et la naissance d’une « politique étrangère et de sécurité commune » ! Quand les gouvernements nationaux restent à la manœuvre, il n’y a pas d’Europe unie, il n’y a souvent pas d’Europe du tout ! Tant que les élections nationales seront vues comme l’échéance suprême, et l’expression d’une souveraineté nationale pure et parfaite, l’Europe restera dans une impasse. La Grèce le démontre : Alexis Tspiras a cru pouvoir ignorer les positions des partenaires pourtant tout aussi légitimement élus que lui. Démocratie contre démocratie, le rapport de force est assuré, l’intérêt commun passe au second plan.

Il est temps de changer d’échelle. Il est temps de mettre en place une Europe où les Européens prendraient en main, ensemble, leur destin commun. Aujourd’hui, l’Union européenne (comme la zone euro) est une marionnette dont les gouvernements nationaux tirent les fils, derrière des portes closes, sans parvenir à l’incarner ni à la mouvoir.

Pour agir avec efficacité au niveau européen, l’Europe doit être gouvernée et légitimée au niveau européen. L’euro étant un projet politique, c’est de lui qu’il faut repartir, en dotant la zone euro d’un exécutif élu par l’ensemble des citoyens qui en font partie, placé sous le contrôle étroit d’une chambre de la zone euro, à l’intérieur du Parlement européen. Son mandat serait notamment la croissance, l’emploi, la justice sociale, l’action externe.

Les États conserveraient de larges compétences mais les prérogatives partagées le seraient vraiment, avec du souffle et de l’ambition. Sortons l’Europe au soleil, elle mérite mieux que le frigo. En ce moment, ce sont les plus vulnérables, chômeurs, migrants, jeunes dont l’avenir est compromis, qui paient le prix des divisions et du manque de courage.

Sylvie Goulard

2017-05-19T00:50:34+00:00