Article de Sylvie Goulard

Faut-il « politiser » l’Union européenne ? Au nom de la démocratie, nos dirigeants en sont convaincus. Lorsque avant le dernier Conseil européen, François Hollande a réuni les socialistes européens à Paris, tandis qu’Angela Merkel, de son côté, coordonnait les conservateurs, c’est bien le signal qui a été donné. Ce n’est pas forcément un progrès.

La politisation nuit au leadership franco-allemand, dont la vertu consiste justement à rapprocher deux pays que tout oppose : l’organisation politique, les conceptions économiques, les priorités géopolitiques. En regard de ces données de long terme, l’orientation politique du moment est contingente. Le chancelier Helmut Kohl (chrétien-démocrate) et le président François Mitterrand (socialiste) appartenaient à des camps opposés. C’est en surmontant leurs divergences qu’ils ont acquis leur stature. Quand François Mitterrand a pris la parole au Bundestag sur les euromissiles, il n’a pas tenu un discours partisan. La création de l’euro a aussi exigé des compromis entre Bonn et Paris. Rétrospectivement, il aurait même mieux valu rapprocher plus encore les cultures monétaires des deux pays.

Des responsables politiques de toutes tendances attendent une implication plus forte de la France en Europe, comme l’a rappelé Ana Palacio, du Parti populaire espagnol, lors de la dernière université d’été du Medef. En limogeant, récemment, les ministres qui avaient pris « la droite allemande » pour cible, François Hollande a prouvé qu’il était conscient de l’enjeu. Mais il faudrait aller plus loin. Le francoallemand est au point mort. Pour les jeunes, les commémorations, si émouvantes soient-elles, sont moins motivantes que des projets d’avenir autour des nouvelles technologies, de la coopération avec le Sud ou encore de l’environnement par exemple. Un « service minimum » a permis, dans la crise, d’éviter le pire. Un travail technique, méritoire, continue d’être effectué par les administrations. Le sentiment d’une vision européenne partagée n’en a pas moins disparu. Et ce n’est pas l’insistance sur ce qui nous sépare qui aidera à ce que nous nous sentions unis… Aplanir les différences, au service de l’Europe entière et des générations à venir, en élaborant des positions communes avant chaque Conseil européen, voilà une tâche infiniment plus importante, pour les dirigeants français et allemands, qu’une politisation en trompe-l’œil.

« Politiser », c’est oublier que l’UE est inachevée. C’est laisser entendre qu’elle serait déjà ce que personne n’a voulu qu’elle soit. Pourquoi faire croire qu’elle est une entité dotée de pouvoirs souverainement exercés à Bruxelles, décidant en fonction de choix politiques partisans ? Il serait plus honnête d’admettre qu’elle constitue une remarquable communauté de droit, un cadre juridique utile, mais hélas insuffisant, otage des compromis entre Etats. D’où l’importance de parachever l’Europe politique sans laquelle l’UE restera privée des marges d’action discrétionnaires propres à une communauté politique, comme d’ailleurs, de crédibilité externe.

Enfin, la volonté de « politisation » se heurte à l’absence de majorité claire au Parlement européen qui oblige les députés de droite, de gauche et du centre à s’entendre. Au lieu d’aller dans le sens des anti-européens, prompts à dénoncer ce qu’ils appellent une collusion, mieux vaudrait assumer l’existence d’une responsabilité partagée. Ainsi, c’est parce que les nominations des commissaires devront être avalisées par une majorité de députés européens de tendances différentes, qu’il ne sert à rien d’exacerber les divisions. Les citoyens sont assez adultes pour comprendre qu’il n’existe pas une seule forme de démocratie, celle de la confrontation stérile d’un camp contre l’autre. Lassés des postures de la classe politique, ils attendent des résultats. Une démocratie de coopération, même si elle n’est guère dans la tradition française, paraît plus souhaitable.

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2017-05-19T00:50:40+00:00