Contribution de Sylvie Goulard à l’édition 2017 de la revue Sociétal

 

Le Brexit est un immense gâchis qui repose à la fois sur la légèreté des dirigeants politiques britanniques et sur la faiblesse persistante des partenaires européens à l’égard du Royaume-Uni. Mais il est également le symptôme d’une désaffection plus générale envers l’Union européenne. Les Européens seront-ils capables de saisir cette occasion pour rénover l’Union européenne en profondeur, en insistant sur sa dimension humaine si essentielle aux yeux de ses fondateurs : « Nous ne coalisons pas des Etats, nous unissons des hommes » ?

 

Le Brexit peut être vu comme un évènement propre à un pays singulier, le Royaume-Uni (RU) ayant toujours cultivé des relations ambiguës avec la construction européenne. Son ouverture au vaste monde, notamment ses liens étroits avec le Commonwealth, comme la conviction de sa population d’être un pays « à part » ont toujours justifié, aux yeux de ses dirigeants, qu’il jouisse d’un statut spécial dans les instances européennes. Ne participant pas à la monnaie unique ni à l’espace Schengen, les Britanniques se sont également exclus des coopérations en matière de justice et d’affaires intérieures et ont écarté l’application, sur leur territoire, de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (UE). Le résultat du référendum n’en invite pas moins les partenaires du Royaume-Uni à réfléchir à leur propre relation à l’Europe. Bien qu’elles soient parfois moins visibles que celles des Britanniques, les ambiguïtés des continentaux sont néanmoins réelles. Ainsi, plusieurs leçons de portée générale semblent pouvoir en être tirées de ce scrutin.

La première, c’est que la légèreté politique, le manque de sérieux dans la conduite des affaires européennes, finissent par se payer cher. La deuxième est que la nostalgie de la grandeur passée, l’aveuglement devant la force des interdépendances globales, ne sont pas le monopole des Britanniques. La plupart des pays européens, et tout particulièrement la France, ont du mal eux aussi à jour le logiciel national sur la souveraineté. Enfin, pour redonner une perspective à l’UE, l’essentiel est de revenir à une approche associant les êtres humains à part entière.

 

 La légèreté politique se paie cher

Bien que Winston Churchill ait plaidé pour l’union des Européens, dans son vibrant discours de Zurich en 1946, David Cameron a fait passer des considérations de politique intérieure avant l’avenir d’un projet aussi fondamental. Aux succès électoraux du parti conservateur, le Premier ministre sortant a même risqué de sacrifier l’unité et la concorde du pays, le Brexit risquant de pousser l’Ecosse à la sécession et de fragiliser la paix en Irlande du Nord.  Ce mépris des grands enjeux est vertigineux.

L’ignorance des mécanismes européens n’est pas moins frappante. Il faut se souvenir qu’en 2005 lors de sa campagne pour prendre la tête du parti conservateur, l’une des promesses de D. Cameron était de quitter le groupe de centre-droit du Parlement européen, le Parti populaire européen (PPE). Ce choix, effectif en 2009, fait par haine du « fédéralisme » prétendu de la CDU allemande l’a privé de canaux d’échange précieux avec Angela Merkel et bien des partenaires européens. Déjà lors du Conseil européen de décembre 2011, il avait subi les conséquences de cette décision d’auto-isolement.

En outre, entre 2013 et 2016, le Premier ministre britannique a naïvement pensé qu’il suffirait de renégocier favorablement les termes de l’appartenance à l’UE pour convaincre ses concitoyens. Oubliant qu’on n’entraîne un peuple qu’à condition d’être soi même un tant soit peu engagé, il est sorti de la salle du conseil européen où il avait tant obtenu, en février 2016, lançant « I do not love Brussels ». Autant faire la publicité pour les bienfaits de l’Europe en se pinçant le nez.

Durant toute la campagne, il a manqué des voix conservatrices positives, crédibles dans leur défense de l’UE. A part le commissaire européen Jonathan Hill, elles n’étaient guère audibles. Et le gouvernement Cameron s’est scindé entre « Brexiters » et partisans du maintien dans l’UE. Dans les années 1970, des personnalités tory avaient pourtant fait campagne pour l’entrée dans la Communauté économique européenne, Margaret Thatcher en tête. Ni elle, ni John Major n’auraient sans doute pris le risque de mener leur pays en dehors du marché intérieur.

Dans les semaines qui ont précédé le référendum, le gouvernement, sous la houlette de George Osborne, ministre des finances, a développé un discours plein de morgue, une rhétorique de la peur, insistant sur le coût du divorce.

De l’autre côté, l’irresponsabilité des partisans du Brexit restera probablement dans les annales. Loin d’avoir minutieusement préparé une stratégie, assortie d’un calendrier, ils se sont lancés dans le jeu de massacre sans « plan B ». Plusieurs des leaders de la campagne Brexit ont d’ailleurs quitté la scène entretemps : Nigel Farage a cédé la présidence du UKIP ; Michael Gove s’est retiré. D’autres ont rejoint le gouvernement de Mme May, en adoptant un ton moins flamboyant (Boris Johnson par exemple).

Le scrutin de 2005 en France avait déjà montré qu’il est aisé, dans un référendum, d’obtenir une majorité négative en additionnant des visions voire incompatibles. C’est ce qui s’est produit au RU.  Les partisans du « hard Brexit » ont rejeté l’UE par choix du grand large et la priorité donnée à une relation privilégiée avec le Commonwealth plutôt qu’avec l’UE. Brutale, la rupture permettrait selon eux de mettre fin à la libre circulation des ressortissants européens voire de déréguler en misant sur une économie et une City « off shore ». D’autres vantaient au contraire la possibilité de conserver un maximum d’avantages dont l’accès au marché intérieur des services financiers, crucial pour la City. Encouragés à picorer dans les obligations par des décennies de faiblesse de leurs partenaires, ils étaient tentés par une sorte de statut spécial encore plus privilégié. Comme avait dit avant le référendum, l’ancien député européen centriste J.-L. Bourlanges : « Aujourd’hui, la Grande-Bretagne a un pied en dedans, un pied en dehors de l’Europe ; demain

[…] ce sera l’inverse».   Enfin, le vote leave s’est fondé, dans certaines portions défavorisées du territoire, un troisième rejet de l’UE nourri par la détestation de la globalisation et des politiques prétendument « ultralibérales ». Pour cette raison, l’option « grand large » risquerait de laisser ces électeurs spécialement frustrés.

Ce phénomène n’a été rendu possible que par des années de vindicte et de mensonges sur l’Europe de la part des tabloïds mais aussi des responsables politiques, notamment du UKIP dont les propos étaient plus proches du fameux matraquage de Caton, « Delenda est Cartago » (« Il faut détruire Carthage ») que d’une argumentation raisonnée. Cette outrance est bien éloignée des principes nécessaires au fonctionnement d’un régime démocratique dont Montesquieu disait, dans l’Esprit des lois, qu’il ne peut être fondé que sur « la vertu »[1]. Rien ne montre mieux comment le peuple a été abusé que le revirement de Nigel Farage, le matin même des résultats, sur l’argent versé à Bruxelles prétendument récupérable pour le système national de santé. Alors que des autobus avaient circulé pendant la campagne, à travers le pays, promettant le retour au RU de 350 millions de livres sterling par semaine, les promoteurs de cette promesse se sont aussitôt dédits.

 

Aveuglement sur la souveraineté

Le discours de Cameron du 23 janvier 2013 est très révélateur de l’impasse dans laquelle une partie du parti conservateur s’est enfermée : prétendre le marché unique, en rejetant la bureaucratie aussi bien que toute idée de démocratie supranationale. C’est pourtant un triangle impossible : le marché – qui n’est pas la jungle – suppose des règles, et donc des institutions censées les façonner et les faire respecter. Sauf à s’en tenir à des institutions purement technocratiques, le besoin de compléter l’action des parlements nationaux, à l’échelon européen, est indéniable.

Ce discours a été une gigantesque occasion manquée collective. Cameron n’a pas vu le rôle de leader que le RU, avec sa tradition parlementaire, aurait pu jouer pour démocratiser l’UE. Ses réticences à mentionner le rôle du Parlement européen étaient d’autant plus inexplicables que les députés européens britanniques y sont particulièrement influents ; certains sont président de commissions importantes comme celle des affaires économiques et monétaires entre 2009 et 2014 ou, encore aujourd’hui, celles du marché intérieur, des libertés publiques et du développement.

Les autres partenaires, notamment la France, ont perdu l’occasion de refaire une pédagogie exigeante du marché, d’expliquer aux opinions les raisons profondes tenant au besoin de règles du jeu collectif, et de défendre un contrôle démocratique poussé. Une réponse plus constructive était envisageable puisque David Cameron soulevait à raison les questions de la compétitivité de l’UE et de désaffection de ses citoyens. Il avait également fait une concession intéressante pour la zone euro, en indiquant ne pas s’opposer à son renforcement.

Ainsi, de ce discours aurait pu naître un plan de rénovation de l’UE, dans l’intérêt général. C’était d’autant plus justifié que le besoin de rassurer les populations sur le sens de la démarche européenne, est perceptible partout et pas seulement au Royaume-Uni.

Dans beaucoup de domaines, l’Europe n’a pas été faite, faute de volontés nationales. C’est le cas par exemple dans le domaine de la sécurité intérieure : en l’absence de politiques migratoires et de contrôles communs aux frontières extérieures, de plan européen de lutte contre le terrorisme, les opinions reprochent à l’UE de ne pas faire ce que les Etats n’ont jamais permis qu’elle fasse.

Dans d’autres secteurs, les dirigeants ont l’Europe honteuse. C’est le cas par exemple du commerce international : alors que l’UE est censée disposer d’une compétence exclusive en la matière, afin de maximiser le levier de négociation que représente un ensemble de 500 millions de consommateurs, voilà que les accords commerciaux sont de nouveau soumis à des ratifications nationales et locales ! La requalification de l’accord commercial avec le Canada (CETA) en accord mixte, vulnérable au moindre rejet de la part d’un parlement national ou régional, est un recul grave. De même, il serait bon que soit mieux expliquée en France, la politique de concurrence (par le biais de laquelle la Commissaire Vestager a lutté contre un avantage déloyal accordé à Apple) ; en Allemagne, il serait également opportun que la politique monétaire de Mario Draghi – une autre compétence exclusive du niveau européen – soit mise en perspective, en rappelant le souci de défendre les intérêts de la zone euro toute entière et non d’un seul pays, fût-ce le plus puissant.

 

Unir les hommes

De plus en plus, l’immigration se trouve au centre du débat public. Notons que cette préoccupation n’est d’ailleurs pas propre à l’UE : aux États-Unis, le succès de D. Trump repose en partie sur les mêmes ressorts.

Les dirigeants modérés ont eu tendance, ces dernières années, à négliger l’impact des brassages sur les opinions, de ne pas répondre aux angoisses sur l’avenir, l’emploi, le logement. En laissant ses questions irrésolues, ils ont laissé le champ libre aux populistes qui attisent les tensions. La responsabilité nationale est indéniable au RU où, avant l’élargissement de l’UE aux pays d’Europe centrale et orientale, le Premier ministre Tony Blair a refusé de mettre en place les mesures transitoires destinées à amortir l’ouverture des frontières avec des pays dont les niveaux de vie étaient très inférieurs à ceux de l’Europe occidentale.

Un travail est possible pour se ressaisir de ces questions. C’est d’autant plus urgent que les actes de violence se multiplient et les populistes remportent des élections. Après le meurtre par un ultra nationaliste britannique de la députée travailliste Jo Cox, durant la campagne référendaire, le travail de terrain qui peut être fait pour faciliter la vie des autochtones et des populations exogènes, est apparu aux yeux du grand public. Il faut continuer dans ce sens, avec une approche plus près des réalités de terrain, non pour enfourcher les chevaux populistes mais remettre de la raison dans le débat.

Dans le fond, cela reviendrait à ne plus passer sous silence la dimension humaine de la construction européenne, si centrale pour les pères fondateurs (« Nous ne coalisons pas des États, nous unissons des hommes » disait Jean Monnet).

D’une manière générale, c’est l’un des maillons faibles de l’UE. Certaines initiatives comme Erasmus vont dans le bon sens mais il faudrait aller plus loin. Certes l’UE est un échelon de décision plus lointain, moins « naturel » pour les populations, mais l’évolution du monde rend illusoire le retour en arrière prôné par les nationalistes d’où la nécessité d’expliquer inlassablement le besoin de changer d’échelle.

Sans renier les nations, les Européens doivent comprendre qu’il est dans leur intérêt d’être unis au sein d’un système politique commun. Et l’originalité de la construction communautaire en fait un véritable atout dans nos mains : elle représente un prototype d’ordre de droit permettant de mettre fin aux rapports de force, refusant le nationalisme et l’hégémonie.

***

Avec le Brexit, à supposer qu’il intervienne bien tôt ou tard, l’UE a perdu un partenaire majeur, un pays dynamique, fort d’une immense tradition démocratique. C’est un vrai gâchis. Maintenant l’essentiel est de préserver ce qui mérite de l’être. Des réformes de l’UE sont indispensables et possibles. Il est loin d’être prouvé que la destruction de l’UE et le retour aux Etats Nations, comme dans la première moitié sanglante du XXème siècle, garantirait que nous vivions dans un monde meilleur.

[1] « dans un Etat populaire, il faut un ressort de plus [que dans un État monarchique ou despotique], qui est la vertu », Montesquieu, De l’esprit des lois, chapitre III « Du principe de la démocratie ».

2017-05-19T00:50:03+02:00