La fleur qui poussait sur la mer

Chronique européenne du large N° 14

20 mai 2009

Il était une fois une fleur qui poussait sur la mer. Une fleur née du vent et du soleil, une fleur à fleur d’eau, délicate, qu’on appelait la fleur de sel. C’était un souvenir d’écume, une neige marine, teintée de rose, au parfum de violette. Les soirs où il a fait bien sec, des jeunes femmes viennent la cueillir dans le soleil couchant, loin des rosées du matin qui la flétrissent. Avec un petit instrument, la lousse, elles prélèvent la récolte du jour, savoureuse et rare.

Il était une fois, un Océan peu à peu calmé de ses colères, une mer apprivoisée, venue s’échouer là et qui coule, paresseuse, de canaux en bassins jusqu’à s’assoupir sur le gigantesque tapis des « oeillets », où se fait la récolte. Il était une fois des marais à perte de vue dont l’horizon n’est plus troublé que par le vol d’oiseaux légers et des vents de noroît. Il était une fois une mosaïque de miroirs brisés où s’observe un ciel hésitant.

Il était une fois des paludiers aux gestes lents, silencieux. Sous le soleil d’été, ils amassent, d’un mouvement ample, des petits tas de sel blancs. Fiers de perpétuer la tradition millénaire, ils emportent leur récolte dans une brouette de bois, le long de talus fragiles qu’on appelle des « ponts ». L’hiver, quand les jours raccourcissent, enfoncés dans la boue, ils soignent les vasières et les canaux pour qu’un nouveau printemps apporte, avec les grandes marées et le premier soleil, sa cargaison salée.

Il était une fois des hommes fiers de travailler en plein air, malgré la fatigue. Il était une fois la magie du silence, d’un monde sans machines, sans instruments sophistiqués ni produits toxiques.

Il était une fois un métier menacé de disparaître, sauvé par la ténacité des hommes et leur capacité extraordinaire à combiner la tradition la plus pure et le marketing le plus moderne. Tiens, sur le parking de la coopérative, voilà… encore un autocar de Japonais. Dans les meilleurs restaurants du monde entier, dans les livres de recettes des plus grands chefs, les cuisiniers ne jurent que par le sel de Guérande.

Bien sûr, on pourrait dire aussi que l’Union européenne, avec le dispositif Natura 2000 a accompagné le mouvement de préservation des marais. Que les efforts conjugués de l’UE, de la France et de l‘UNESCO pour sauvegarder ce patrimoine, ont porté leurs fruits. L’histoire serait alors : il était une fois une ZNIEFF (zone naturelle d’intérêt écologique, floristique et faunistique) qui était aussi une ZICO (zone importante pour la conservation des oiseaux) et une ZPS (Zone de Protection Spéciale) mais ce serait beaucoup moins poétique.

L’Europe, il y a plusieurs manières d’en parler. Qui ne disent pas tout à fait la même chose…

Sylvie Goulard

2017-12-19T10:58:10+00:00