Allons-nous confier aux seuls Britanniques le soin de décider, par défaut, de notre destin ? Sommes-nous prêts à courir le risque d’une dislocation de l’Union européenne sans prendre à l’avance la moindre initiative pour défendre l’euro ? Aussi incroyable que cela puisse paraître, telle est la voie qu’ont choisie en février dernier les vingt-hui dirigeants européens, y compris le Président de la République et la Chancelière allemande. En bricolant, en dehors du cadre européen, un « arrangement » pour le Royaume-Uni, ils ont non seulement cédé au « retenez moi ou je fais un malheur » de David Cameron mais ils sont passés à côté de l’essentiel : refonder l’Europe sur des bases solides.

Quand on songe à l’histoire de la construction européenne, comme au contexte troublé du temps présent, cet épisode est stupéfiant. Par le passé, malgré bien des vicissitudes, la France portait une ambition européenne. Que reste-t-il du dessein de Monnet et Schuman qui, en 1950, refusaient aux Britanniques un statut spécial pour préserver l’ambition supranationale ? Ou de la résistance du général de Gaulle, opposé à l’entrée de  l’Angleterre dans la Communauté, en 1963, au nom de l’indépendance stratégique de l’Europe ? Existe-t-il encore une vision franco-allemande comme du temps où François Mitterrand et Helmut Kohl, avec leurs partenaires des 12, créaient l’euro ?

Les dirigeants européens ont eu raison de vouloir garder le Royaume-Uni dans l’Union Européenne. Son histoire, son poids dans le monde, ses performances économiques le justifient. Mais peut-on, à cette fin, renier les règles de l’UE et sacrifier sa substance ? La finalité de l’entreprise est brouillée : une « union sans cesse plus étroite », pour certains seulement ? Un marché intérieur sans les services financiers ? Une démocratie européenne bridée par les vetos des Parlements nationaux ? Du projet volontaire, liant des membres égaux en droit, on passe à une Europe où les plus puissants picorent leurs devoirs à leur guise. Les dirigeants de la zone euro ont même accepté, ce qui est un comble, qu’un pays refusant définitivement la monnaie unique continue de participer aux décisions la concernant. Et la France devrait payer encore 1,6 milliard d’euros par an pour un « rabais britannique » injustifié.

Le problème de l’UE n’est pas tant ce qu’elle est que ce qu’elle n’est toujours pas. On lui reproche souvent ce qu’en l’état du droit, elle ne peut pas faire, ce que les gouvernements nationaux refusent obstinément qu’elle fasse : on s’étonne de son impuissance sans l’avoir jamais dotée d’une police aux frontières et d’un embryon de défense. On pleure les failles de la gouvernance de l’euro, tout en violant les règles existantes et en refusant politiques macro-économiques et budget communs. Trouver un meilleur équilibre entre le marché et la lutte contre les inégalités, entre un commerce ouvert et une concurrence déloyale, voilà les ouvrages à remettre sur le métier, à 28, à 19, à quelques uns, peu importe, avec une oreille attentive aux doutes des Européens mais sans complaisance car le monde ne nous attend pas.

L’arrangement britannique le prouve : quand la souveraineté est déléguée par les États, le malaise ne vient pas seulement de « Bruxelles ». Dans cette affaire, la Commission et le Parlement européen n’ont pas joué leur rôle mais l’arrangement a été conclu par des dirigeants nationaux qui, loin de piloter l’UE dans l’intérêt général, l’ont largement perdu de vue.

Si, le 23 juin, les Britanniques choisissent de quitter l’UE, une stratégie s’impose d’urgence pour préserver nos intérêts politiques et financiers. S’ils décident de rester membres de l’UE, l’accord de février, juridiquement ambigu, politiquement déséquilibré, ne saurait pas non plus servir d’horizon durable.

Goodbye Europe, Flammarion 25 mai 2016

 

2017-05-18T09:44:54+02:00