Lobkowicz 1

23 avril 2007

A Prague, sous le soleil radieux du printemps, j’ai enfin compris. J’ai enfin saisi la justesse d’un texte de 1983 où Milan Kundera reprochait aux occidentaux d’avoir « kidnappé l’Occident ». Jusqu’à présent, je m’étais figuré ce que l’auteur tchèque avait voulu dire : naturellement, quiconque se souvient de l’étendue de l’Empire austro-hongrois, de la création de Don Giovanni à Prague, ou des rencontres furtives (imaginaires ?) de Franz Kafka avec Milena entre Vienne et Prague, peut concevoir la proximité de la Bohême et de la capitale autrichienne. Mais je n’avais pas réalisé à quel point cette ville n’est pas une ville de l’Est, à quel point cet « Est » qui, jadis, nous était donné comme une réalité incontournable, un contrepoint, une menace, combien cet « Est » n’existe pas ! Bien après la mort du dictateur, l’arnaque de Staline nous a empêchés de voir la réalité en face.

Peut-être la réflexion récente d’un ami qui relisait le manuscrit de « l’Europe pour les Nuls », m’a-t-elle aidé à y voir clair : il me disait de manière très juste que, plus encore que la musique ou la littérature, l’architecture permet de comprendre les influences croisées. Les bâtiments ne mentent pas. Or ce sont des architectes italiens qui ont construit la plupart des palais et châteaux des noblesses tchèques, polonaises ou même russes.

Prague n’est pas à l’est car Prague est une ville italienne. Le Palais Lobkowiz qui abrite aujourd’hui l’ambassade d’Allemagne, en atteste. Construit par des architectes méridionaux, notamment Giovanni Battista Alliprandi, c’est une merveille d’art baroque, tout comme l’Eglise St Nicolas et l’ensemble du quartier de Mala Strana.

Et que dire de la famille Lobkowicz qui a fait construire ce palais ? Vieille noblesse bohémienne, alliée à des familles espagnoles, autrichiennes, elle partageait sont temps entre Vienne, Prague et ses nombreux châteaux en Bohême. Mécènes de Beethoven, nous leur devons au moins le triple concerto, les 5ème et 6ème symphonies qui leur sont dédiées. Pour un peu, ils auraient financé la 9ème, l’hymne européen…

Ainsi, l’Est n’existe pas, du moins pas sous la forme absurde qui nous avait été inculquée.

« L’élargissement », terme impropre, désigne un retour de l’Europe à sa réalité historique et sa continuité géographique. Si seulement les Français, isolés à l’Ouest du continent, pouvaient enfin le comprendre ! Bien sûr, la vie à 27 n’est pas simple ; l’hétérogénéité a compliqué la marche de l’Europe. Mais celle-ci est tellement plus riche, tellement plus authentique et une qu’elle finira par trouver son unité. Telle est la première leçon du Palais Lobkowicz.

Sylvie Goulard

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