Renoncer à nos rêves ? Non, mais rebondir

16 juin 2007

A l’approche du Conseil européen du 21 juin

Les hommes politiques sont-ils capables de prendre des décisions courageuses, voire douloureuses, conformes à l’intérêt général de long terme, notamment vis-à-vis des générations futures ? Qui des « techniciens » ou des élus, agit le mieux dans l’intérêt du pays ? Et si la démocratie, empêtrée dans un certain populisme, prisonnière de ses promesses, empêchait d’entreprendre les réformes indispensables ? La défense de nos valeurs, de nos intérêts, de notre compétitivité dans la concurrence globale appellent des mesures urgentes. En France, en Italie, les réformes n’ont pas été entreprises au même rythme que dans d’autres Etats membres de l’Union européenne.

Côté français, l’heure est à la démocratie triomphante : pour exercer des responsabilités gouvernementales dit le nouveau Premier ministre, François Fillon, il faut impérativement être élu. Exit Villepin. Le temps des techniciens est passé. Vive l’adoubement par le suffrage universel. Ou presque… Ces affirmations n’empêchent pas en effet la nouvelle équipe de compter des personnalités choisies selon le bon vouloir du Prince (dites personnalités d’ouverture) dont la participation au gouvernement, sans accord de coalition sur le fond, laisse le reste de l’Europe perplexe. Ou bien de confier des ministères régaliens à des personnes qui n’ont jamais été élues.

Côté italien, plusieurs personnalités de la société civile, notamment Mario Monti, ancien Commissaire européen , Président de l’université Bocconi, puis Luca di Montezemolo , patron du MEDEF transalpin, viennent de lancer de jolis pavés dans la mare. Le premier est monté au créneau pour soutenir le ministre des finances Tommaso Padoa-Schioppa, « un technicien », contre le personnel politique tenté de dilapider la « cagnotte » de recettes fiscales plus abondante que prévues. Mario Monti déplore le fait que nombre de politiques soient devenus des forces rétrogrades, des « techniciens de la survie », arc-boutés à leurs privilèges. Luca di Montezemolo accuse les autorités publiques italiennes d’afficher des effectifs pléthoriques, d’être inefficaces, de coûter cher sans produire de richesses. Aussitôt les médias, chauffés par les élus piqués au vif, les soupçonnent aussitôt de vouloir se lancer… en politique.

Etranges débats dans lesquels décidément, peu nombreux sont ceux qui admettent qu’on puisse vouloir le bien public par d’autres voies que les mandats électifs.

Des deux côtés des Alpes, une seule certitude : d’importantes réformes « structurelles » doivent être menées. Des citadelles sont à prendre, des privilèges à abolir, des avantages acquis à retirer. Le monde actuel où sévit une concurrence accrue ne laissera guère de chances à ceux qui se laissent vivre. Les piètres performances économiques des deux cousins latins, France et Italie, devraient servir de signal d’alarme et ramener nos débats aux vrais enjeux : en ne diminuant pas la dette, en opérant implicitement des choix en faveur des seniors au détriment des jeunes, en ne misant pas, de toutes nos forces, sur l’excellence et l’innovation nous hypothéquons notre avenir. Nos universités, notre marché du travail, nos systèmes de retraite, nos services publics ont besoin d’une sérieuse modernisation. Et cela fera mal. Dans la redistribution des cartes, il y aura des gagnants et des perdants. Osons dire qu’il le faut pour que celle-ci ait un sens et que de nouveaux talents soient libérés !

Techniciens ou élus ? Peu importe. Seul le courage comptera. Courage d’expliquer qu’il faudra bien un jour sélectionner les étudiants à l’université si on veut éviter le gâchis actuel et augmenter les droits de scolarité, quitte à augmenter les bourses pour les moins nantis. Courage de choisir les réformes fiscales qui servent le pays et non celles qui font des cadeaux appréciés mais n’auront pour effet que de creuser notre déficit commercial. Courage d’imaginer des évolutions justes, non pas selon les critères des souris qui sont dans le fromage mais au service de ceux qui en sont tenus à l’écart et doivent se contenter des miettes : jeunes diplômés sous payés ; chômeurs sans travail quand le système protège certains incompétents ; immigrés discriminés sur leur couleur de peau. Courage de mettre en œuvre des réformes malgré des menaces de grève : l’ombre du « sciopero generale » d’un côté des Alpes, du blocage généralisé, en France, comme en 1995.

Mais le débat italien a peu été évoqué à Paris et, si on a parlé un peu plus des élections françaises dans la péninsule, les échanges restent insuffisants. Peut-être aurions nous plus de chances, en réfléchissant ensemble au bon dosage démocratie / expertise, de progresser plus vite qu’en conservant, envers et contre tout, nos œillères nationales.

Naturellement, la démocratie doit demeurer le principe fondateur de nos scociétés ; elle mériterait même d’être renforcée mais encore faut-il qu’elle fasse la pédagogie des exigences du monde. Encore faut-il que les élus s’astreignent à tenir des discours de vérité et à agir en conséquence, non sans renoncer à certains avantages et privilèges.

D’ailleurs, il existe déjà un niveau de décision politique où l’intérêt général est évalué par un organe indépendant puis confronté à une appréciation politique (Conseil et Parlement). Cela s’appelle l’Union européenne. Il parait même que nous l’avons inventé ensemble avec les Italiens…Incroyable, non ?

Sylvie Goulard

1 Sono i technici i veri politici, Corriere della sera, 22 mai 2007
1 Assemblée annuelle de la Confindustria, Rome, 24 mai 2007

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