Lobkowicz 2

14 mai 2007

L’histoire de l’Europe contemporaine est mal connue. Ainsi, qui sait en France qu’une page importante de la fin de la guerre froide s’est déroulée à Prague, dans l’ambassade de RFA ?

Durant l’été 1989, les Hongrois ont ouvert la frontière avec l’Autriche ; lors d’un « pique-nique pan-européen », à Sopron, Européens « de l’Est » et de l’ »Ouest », se sont retrouvés. Un déjeuner sur l’herbe, par un beau jour d’été, quoi de plus banal ? Et pourtant, il fallait bien du courage aux autorités hongroises pour braver l’interdit des accords entre pays du bloc communiste. Ceux-ci s’étaient en effet mutuellement engagés à garantir « l’étanchéité » d’un bloc dont nul ne devait sortir librement.

Puis, la république tchécoslovaque a fermé l’accès à la Hongrie. Des milliers de fugitifs de RDA se sont retrouvés coincés. Ils ont alors décidé de chercher refuge au Palais Lobkowicz, à Prague, puisque la RFA les reconnaissait comme « Allemands ». Les dissidents locaux, menés par Vaclav havel, les soutenait à leur arrivée. Alors a commencé un étrange ballet, sur les pentes de Mala Strana, le quartier baroque de Prague. Au fond du jardin, la grille de l’ambassade était relativement basse. Les candidats à l’évasion passaient leurs balluchons par-dessus la grille avant de se hisser eux-mêmes. Peu à peu, des familles entières ont accompli ce saut. En partant, ils laissaient tout : leur voiture Trabi, leur passé, leur proches, leurs certitudes. C’étaient le plus souvent des jeunes, avec des bébés, des enfants en bas âge. En sautant cette grille, ils ne savaient pas ce qui les attendaient mais tous étaient animés par une seule obsession : profiter de cette ouverture qui ne durerait pas. La police tchècoslovaque ne savait que faire. Elle défendait l’accès mollement ; les réfugiés n’étaient pas violents.

Un film, projeté à l’ambassade d’Allemagne rappelle cette confrontation où l’autorité communiste, jadis si redouté, s’effiloche, se délite sans que nul ne sache vraiment pourquoi. Perestroïka, Gorbatchev, difficultés économiques ; les explications abondent, surtout ex post. Mais je n‘oublierai pas cette image d’un policier tchécoslovaque qui tient par la ceinture un homme accroché aux grilles. L’homme ne bouge pas, ne se débat pas. Il est là, accroché à cette grille, fermement, comme on croit à son destin. Le policier ne sait que faire. Ils restent là, une éternité. Puis l’Allemand passe à l’Ouest.

Le film révèle un sentiment d’urgence difficile à imaginer de nos jours, une manière de jouer son va-tout, des yeux pleins d’espoir et d’angoisses à la fois.

Peu à peu ce sont des centaines puis des milliers de réfugiés qui s’entassent dans les jardins. Après un été radieux, l’automne vient, avec son cortège de pluie et de boue ; les tentes entassées dans le jardin n’ont rien d’un camping riant. Des lits de fortune sont installés dans les sous-sols du palais. Les fresques gardent encore les stigmates des vis.

Au nom des principes humanitaires, Hans-Dietrich Genscher, alors ministre fédéral des affaires étrangères, négocie à New York avec les autorités tchécoslovaques et de RDA, la sortie de ces ressortissants « allemands » ; seule condition posée par les communistes : qu’ils repassent en train, symboliquement, par le territoire est-allemand, avant de gagner l’Ouest. Le pari est risqué. Genscher accepte. Il vient en personne, annoncer aux réfugiés, du balcon du palais, la nouvelle de leur départ. L’exaltation est à son comble. Une immense clameur retentit. Par précaution, les trains emmèneront aussi des diplomates ouest-allemands, placés là comme otages volontaires, au cas où…

Dés leur départ, les réfugiés seront remplacés par d’autres, dans des conditions d’autant plus difficiles que l’automne est venu. Il y aura d’autres trains. Heureusement, à partir de novembre, le mur tombé, la noria est tarie à la source.

Que faut-il en retenir de cet épisode ? Qu’en Europe, il n’y a pas si longtemps, la liberté se payait cher. Que certains étaient prêts pour elle à risquer leur vie et à tout perdre. Que l’unification allemande s’est aussi faite à Prague. Que l’Europe à 27, en dépit de ses difficultés, est une avancée, un bonheur. Que nous devons la préserver, en pensant à ceux qui dans leur fuite, auront eu moins de chance.

Sylvie Goulard

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