Was hält uns zusammen ?

13 novembre 2007

Lors d’un débat auquel j’ai participé à Berlin récemment, le grand historien allemand Hans August Winkler a tenu des propos un peu résignés sur l’intégration européenne. Selon lui, il serait temps de comprendre l’importance des Nations, en abandonnant les chimères post-nationales allemandes d’après-guerre. L’Allemagne devrait comprendre que l’Europe fédérale dont elle rêvait n’existera jamais.

J’ai notamment réagi sur trois points :

1) Abandon du fédéralisme : le professeur Winkler a raison d’appeler à sortir de débats idéologiques, ou du moins très théoriques, sur le fédéralisme dont il existe d’ailleurs maintes variantes ; en revanche, il ne serait pas sain de renoncer à la seule forme d’organisation politique qui soit à la fois efficace pour faire travailler un grand nombre d’entités, respectueuse de la diversité, et démocratique ; d’ailleurs la querelle est dépassée : l’UE est d’ores et déjà largement fédérale et, là où elle est organisée ainsi, elle existe. La politique de concurrence lui donne les moyens de se faire respecter aux Etats-Unis ; la politique commerciale lui permet de parler d’une seule voix à l’OMC ; la Banque centrale gère la monnaie avec une crédibilité accrue, quoiqu’en disent certains. Enfin, le Parlement européen est la seule Assemblée au monde à être élue au suffrage universel direct, à un niveau supranational ; il commence à jouer un rôle législatif non négligeable. Le traité modificatif l’accroît encore. Peu à peu sa stature morale se renforce, même si de gros progrès restent encore à accomplir pour hisser ses compétences budgétaires et de contrôle aux standards de nos démocraties. Sans parler du rôle extraordinaire de la Cour de justice qui joue le rôle d’une cour suprême. N’ayons donc pas peur de nous-mêmes ! Ne rejouons pas le match d’avant-hier. Et, faute de mieux, gardons les concepts qui ont fait leurs preuves ; les résultats obtenus dans les domaines où l’Europe n’a pas voulu s’organiser sur un mode fédéral, qu’il s’agisse de la politique étrangère dite commune ou de la stratégie de Lisbonne parlent d’eux-mêmes. L’intergouvernemental fait souvent « pschitt » comme disait un Président retiré des affaires.

2) Refus du post-national et apologie de la Nation : là, je suis en désaccord complet. La défense d’une approche supranationale de l’Europe demeure vitale. Nos Nations ne sont pas vouées à disparaître (depuis mon élection au MEF, symboliquement, le drapeau français a été installée dans l’entrée de nos locaux pour montrer que nul ne saurait nous caricaturer en apatrides ou mauvais patriotes !), mais elles sont impuissantes à agir dans bien des domaines. Pas même la Chine ou les USA règleront seuls les changements climatiques. L’Union fait la force, chacun le sait. Elle fait aussi le droit, et cela se sait moins : sans l’Europe, la progression du droit à l’échelle du monde marquera le pas. Si, en Allemagne, certains excès de rhétorique post-nationales ont pu avoir lieu, ce n’est pas un philosophe allemand marqué par le nazisme qui a dit « le nationalisme, c’est la guerre », mais François Mitterrand. Attention à ne pas réhabiliter un nationalisme « chic » qu’on croit moins virulent et qui, un jour, montre sa vraie face. En Belgique aussi, les Flamands ont cru pouvoir jouer, au début de leur aventure, ils ont voulu juste « affirmer leur identité » ; ils passaient pour inoffensifs. Maintenant, les chiens sont lâchés ; à dix kilomètres du Parlement européen, on n’a plus le droit de parler français. Valoriser la Nation oui, mais tout dépend comment. Avec un manuel d’histoire franco-allemand conçu dans le souci de comprendre la perception des autres ? Ou en lisant la lettre de Guy Môquet en place de la déclaration Schuman dans les écoles ? En admettant humblement les performances de nos partenaires ? Ou en vantant des services publics à la française ou une école à l’allemande, dont l’OCDE nous dit qu’ils ne valent pas ceux des autres ?

3) Identité – Achtung ! Dans un monde où la mondialisation déboussole bien des individus, l’idée de défendre l’identité nationale peut paraître séduisante. Mais regardons nos pays tels qu’ils sont ; la France ou l’Allemagne ne sont plus seulement peuplées d’enfants blond et roses, apprenant que leurs ancêtres étaient gaulois ou germains. Nos pays comptent des proportions importantes de citoyens d’origine étrangère. Et c’est bien ainsi. A condition qu’ils respectent l’Etat de droit et nos valeurs (là-dessus, pas de complaisance), les immigrés enrichissent nos pays. Toutes les discussions identitaires devraient en tenir compte. Et avoir pour but d’inclure et de s’ouvrir aux autres, non de figer et de piéger.

Au total, je me disais que je n’avais pas peur du nationalisme allemand. J’aime trop l’Allemagne contemporaine, j’ai trop d’admiration pour ses institutions et ses réalisations et la vigueur de la pensée dans ce pays, pour tomber dans ce piège idiot.

En revanche, j’ai peur du nationalisme, d’où qu’il vienne.

Et ceux à qui l’histoire a tant appris, à leurs dépens, devraient continuer, inlassablement à nous ouvrir la voie de l’abolition des frontières et du dépassement de soi. Au mot « patrie » qui renvoie au passé, à nos pères, je préfère le slogan « l’Europe est notre avenir ».

Was uns zusammenhält, ist unsere gemeinsame Zukunft.

Sylvie Goulard

Berlin, le 13 novembre 2007
National Stiftung

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