Tais-toi et rame !

10 avril 2007

Etre pro-européen en France aujourd’hui c’est un peu comme être membre d’un club d’aviron, le bonheur de la navigation en moins. Notre slogan pourrait être en effet : tais toi et rame !

Ramer contre les sottises qu’on entend dans la bouche de la plupart des candidats à l’élection présidentielle. Comment la démocratie française peut-elle donc donner autant de crédit – et de temps de parole à des heures de grande écoute – à des individus qui ne font aucun effort pour tenir compte, de la manière la plus élémentaire, de la réalité ? Pourquoi alignons-nous tant de candidats qui, dans un monde interdépendant, seraient hors d’état de mettre en œuvre le début de leur programme et encore moins d’exercer leurs responsabilités ? Parler, des mois durant, de la difficulté à réunir les « 500 signatures » pour aboutir à ce spectacle d’une France où le pittoresque et le marginal est placé au cœur du débat, quel désastre ! Tais-toi et rame.

Ramer contre le nationalisme qui, comme le chiendent, a de nouveau envahi la plupart des esprits ; autrefois, « la préférence nationale » suscitait le dégoût ; en 2007, le pas est franchi : même les représentants des partis de gouvernements se bornent à parler seulement d’identité nationale et seulement de drapeau tricolore. De drapeau européen, de citoyenneté européenne, pas un mot. Cinquante ans après la signature du traité de Rome, voilà un élégant hommage à Monnet et Schuman. Le nationalisme, c’est la guerre disait Mitterrand à juste titre. Et Spaak le comparait à une hydre : «Le combat contre le nationalisme dure déjà depuis longtemps. Il faut continuer à le mener avec vigueur et patience comme il convient lorsqu’on lutte contre une hydre. Ses têtes dénommées isolationnisme et militarisme gisent déjà dans la poussière ; Elles ne repousseront, espérons-le. Restent à abattre celles qui portent le nom de protectionnisme, de souveraineté absolue, de méfiance mutuelle, de désespérance ». Tais-toi et rame !

Ramer contre les préjugés, contre les approximations économiques, contre l’ignorance crasse des vertus et contraintes de la mondialisation, contre tous ceux qui prétendent aimer l’Europe et vouloir juste la faire un peu autrement… Autrement. A la française par exemple. A notre façon parce que, dans le fond, cette Europe pleine d’étrangers, qui ne parlent pas français et ne voient pas tout comme nous, c’est un peu agaçant à la longue. Tais toi et rame !

Le plus fou, dans cette campagne présidentielle, c’est que la réalité va vite revenir à la figure de ceux qui l’ignorent. Aucun de ceux qui promettent de revenir sur l’indépendance de la Banque centrale, qui annoncent une politique industrielle à la Colbert ou se roulent dans la dette publique, ne tiendront leurs engagements. En promettant n’importe quoi, ils nourrissent la chaudière de l’euroscepticisme. D’où la perplexité des observateurs étrangers qui pronostiquent, comme Gideon Rachman dans le Financial Times du 10 avril « la révélation de l’impuissance française ne fera qu’approfondir la désillusion nationale envers une Union que les Français ont inventée mais ne contrôlent plus ». Il nous restera toujours le loisir – européen – d’aller en Grande-Bretagne apprendre les règles de la grande course Oxford / Cambridge. Tais toi et rame.

Sylvie Goulard

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