Avidité

Février 2009

On mettrait aisément sur le pont d’un navire
(Pas même des plus grands) les hommes au cœur sain
Au parler juste, au clair regard, et que le gain
Ne jette pas sur l’écueil vil où tout chavire

Nous avons cru vivre dans des sociétés modernes, sophistiquées dans lesquelles la « globalisation » avait repoussé la frontière de l’endettement et accru les potentiels d’enrichissement. Et pourtant, la crise économique et financière est due à un travers vieux comme le monde : l’avidité.

Un petit nombre d’individus s’est scandaleusement enrichi sur le dos de la majorité. A l’évidence, les mécanismes nés dans les pays anglo-saxons, privilégiant les intérêts à court terme de l’actionnaire (« share holder values »), visant une extrême rentabilité en négligeant la production de richesse à long terme, ont dévoyé les stratégies de nombre d’entreprises. Grâce à des équations compliquées et à des tours de passe-passe virtuels, les financiers se sont mis à rechercher des rendements sans rapport avec la création de valeur par l’économie « réelle ». Par leur comportement de prédateur, ils ont précipité le monde dans le chaos.

Marx avait-il raison quand il considérait que le capitalisme porte en lui sa propre destruction ? Peut-être. Peut-on imaginer une société capitaliste juste, dans laquelle l’aiguillon de l’enrichissement individuel stimule les individus sans que l’appât du gain ne devienne fatal ? En tout cas, Max Weber avait raison de considérer que le capitalisme avait besoin d’éthique. Or l’éthique ne se décrète pas du jour au lendemain ; elle repose sur un ensemble de valeurs partagées que les acteurs économiques doivent avoir intégrés.

Sans pousser des cocoricos européens, la conception continentale traditionnelle de « l’économie sociale de marché » (soziale Markstwirtschaft) pourrait offrir une solution, à condition d’être sérieusement repensée.

Née en Allemagne sous l’impulsion de Ludwig Erhard, elle cherche à utiliser l’émulation inhérente au marché tout en combattant ses effets inégalitaires : la solidarité, et non la charité, constitue le pivot de la société. Un effort de redistribution via l’impôt et les cotisations sociales, contient les écarts de revenus. L’investissement productif a la priorité sur la spéculation.

En dépit de discours répétés sur la défense du modèle européen, des pays comme la France d’abord, l’Allemagne ensuite, quoiqu’après « une résistance » plus longue, ont à leur tour admis la tyrannie de la valeur actionnariale. L’Union européenne dans son ensemble a certes poursuivi ses politiques redistributives (politique agricokle, fonds structurels et de cohésion notamment) mais l’absence d’instrument budgétaire européen, l’unanimité en matière d’harmonisation fiscale ont permis la pénétration lente et sûre des prédateurs.

Pourtant, les analyses ne manquaient pas, y compris en provenance du camp de ceux qui avaient pavé la voie à l’arrivée des actionnaires fous (Claude Bébéar avertissant dés 2003, « Ils vont tuer le capitalisme »). Nombre d’économistes ont également tiré la sonnette d’alarme ; le livre de Michel Aglietta « Désordres dans le capitalisme mondial », du printemps 2007 est édifiant à cet égard.

Ni l’existence de la Mitbestimmung (cette forme originale de co-gestion des enteprises par les salariés et le management qui existe en Allemagne), ni les plaidoyers en faveur du « service public » à la française n’ont permis de conceptualiser à temps une vision plus juste, plus équilibrée de l’économie. Les Européens, une fois de plus, ont beaucoup parlé mais peu agi. Toute la réflexion sur la « stratégie de Lisbonne » a laissé ces questions de côté. Les Européens ont plus combattu pour défendre des « avantages acquis » qu’ils n’ont défendu ce qui le méritait, dans un contexte de guerre conceptuelle. Quand ils n’ont pas repris à leur compte, avec plus de fascination que de réflexion, les visions des autres. Rappelons ainsi que lors de la campagne pour l’élection présidentielle, Nicolas Sarkozy prônait ainsi une « société de propriétaires » dont les crédits seraient gagés par leur bien immobilier. C’est-à-dire le mécanisme des subprimes qui a mis le feu aux poudres aux Etats-Unis. La Commission Barroso, à cette époque là, prônait la dérégulation à tout crin.

Tout le défi de l’UE aujourd’hui est de concevoir un nouvel équilibre marché / puissance publique qui ne cède pas à l’illusion du tout marché mais ne fasse pas non plus une confiance aveugle à la puissance publique pour gérer l’économie. La fuite en avant dans les bras de l’Etat a en effet quelque chose de terrifiant. Si la planification centralisée avait été compétitive, l’URSS serait encore là. Sans politique de concurrence, c’est tout le marché intérieur qui va s’effilocher. Et les performances nationales ne donnent pas envie de s’abandonner en confiance à la sagacité des dirigeants nationaux. Le budget de l’Etat, en France notamment, accuse un déficit abyssal. Nos régimes sociaux sont en crise. Par manque de courage, la classe politique française, toutes tendances confondues, a laissé le pays vivre au-dessus de ses moyens, au détriment des jeunes générations.

Quand la plupart des dirigeants, Gordon Brown ou Nicolas Sarkozy par exemple, ont été ministres de l’économie dans les phases d’aveuglement, faut-il soudain croire en leur volonté de « moraliser » les conseils d’administration ou de réformer en profondeur le système financier mondial ? Que ne l’ont-ils pas fait à l’époque ?

Plus fondamentalement, la puissance publique n’est pas à l’abri des erreurs car si rassurant soit-il, l’Etat est aussi mené par des êtres humains, dont les travers sont eux aussi anciens comme le monde…

Sylvie Goulard

1. Théognis – VIème siècle avant JC, cité et traduit par Marguerite Yourcenar, Anthologie de la poésie grecque ancienne, Poésie Gallimard

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2017-05-19T17:17:21+00:00