Sylvie Goulard (Députée européenne ALDE)
Lyon, le 24 septembre 2016

Seul le prononcé fait foi.

Merci de m’avoir invitée ; je suis particulièrement heureuse d’être à Lyon où j’ai beaucoup d’amis et de soutiens. Merci à Gérard Collomb pour son accueil ainsi qu’à tous les organisateurs.

L’Europe va mal ?

Oui, l’Union européenne va mal, et ce n’est pas par hasard.

Depuis des années, les modérés de tous bords l’ont gravement négligée ; la plupart des hommes politiques la connaissent à peine et lui consacrent peu de temps ; le plus souvent, les médias l’ignorent quand ils ne relaient pas à l’envi les attaques des europhobes. Bruxelles ? Voilà la source de tous nos malheurs, l’ennemi à abattre.

« Carthago delenda est » répétait Caton à la fin de tous ses discours, paraît-il. C’est aussi rudimentaire qu’efficace. Nigel Farage a gagné le référendum du Brexit à coups de haine et de mensonges et c’est ainsi que d’autres, en France et ailleurs, mènent leur œuvre de destruction. Je les vois de près dans cette circonscription du Sud Est qui est la mienne.

La situation est grave. Il faut les stopper en remettant l’Europe à sa juste place et en la défendant avec plus de constance afin de reconquérir le cœur des Européens.

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Premièrement, il serait temps de remettre la question européenne à sa juste place : au dessus des partis et des calculs électoraux, au-dessus des postures nationales et du court terme. L’agitation médiatico-politique qui a entouré cette rencontre montre qu’il y a encore quelques efforts à faire…

Chacun doit sortir de sa « zone de confort ». C’est la raison de ma présence ici. Je laisserai de côté la question philosophique de savoir si une libérale peut être « progressiste » mais je suis sûre que les pro-européens de tous bords doivent impérativement s’unir. Un secteur, l’Union économique et monétaire, illustre à merveille la manière dont le débat européen actuel, faute de compromis assumé, tourne au mauvais jeu de rôle.

L’euro devait apporter la prospérité ; il a été créé après que les Allemands ont renoncé au Mark en contrepartie d’engagements précis de notre part, notamment de discipline budgétaire. Les deux objectifs – d’un côté la prospérité partagée, de l’autre la bonne gestion – doivent être conciliés. Or en ce moment, on oppose des postures : la demande pavlovienne de « flexibilité » de la gauche du sud d’un côté, l’obsession de l’excédent (schwarze Null) de la droite allemande de l’autre. Cela revient à flatter encore et toujours les penchants naturels de l’opinion nationale au lieu de faire l’Europe.

C’est pourquoi le salut ne viendra pas de rencontres du type de celles d’Athènes où la France, ravalée à sa seule dimension méditerranéenne, s’égare, sans déboucher sur rien. L’UE c’est la France et l’Allemagne ensemble, toujours. La France et l’Allemagne au service de l’Europe, pour des raisons historiques toujours valables. Ceux qui en doutent peuvent aller au cinéma voir le film Frantz de F. Ozon…

Il ne viendra pas non plus de l’aveuglement de certains en Europe du Nord, devant les conséquences pour les plus démunis, pour les jeunes chômeurs, des choix macro-économiques communs. Un nouveau compromis doit être trouvé mais aussi assumé, avec sa part de contraintes.

Lubie de centriste ? Non. Fidélité à l’Histoire européenne, à l’esprit du discours de François Mitterrand au Bundestag, en 1983, sur les euromissiles, quand il a soutenu le Chancelier Kohl (CDU) contre l’opinion dominante de la gauche européenne. Exactement comme, quelques années plus tard, Kohl a soutenu la création de l’euro, ardemment voulu par la France, contre les réticences de son camp.

L’Europe vaut par les efforts qu’on fait pour elle, non par ce qu’on lui réclame.

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L’Europe devrait aussi être défendue avec plus de constance. Malgré toutes les difficultés, l’UE reste un projet magnifique, la seule tentative de créer une communauté de droit, supranationale, fondée sur la liberté. Il y a des choses à revoir mais assez de critiques mesquines et d’autodestruction !

Les institutions – Commission, Parlement et surtout Cour de Justice – apportent aux citoyens et aux entreprises des garanties sans équivalent. Il faut les défendre aussi bien dans la réforme – à mener d’urgence – de l’euro et de Schengen, que dans la perspective du Brexit. Mais réformer n’est pas tout jeter par-dessus bord, ni tout brader.

Le traité UE prévoit en effet le droit souverain, pour un Etat membre, de quitter l’UE (article 50). Il n’autorise pas à la détruire en restant indéfiniment la main sur la porte, ou en prétendant en emporter un morceau avec soi.

La lecture littérale des textes consistant à laisser la maîtrise unilatérale du calendrier au pays sortant, au détriment de l’intérêt général, n’est pas à la hauteur des circonstances. Non seulement elle ne correspond pas à l’esprit de « coopération loyale » de l’UE (art 3.4 TUE) mais, si elle devait durer, l’incertitude serait très préjudiciable à l’économie (risque récessif / chômage), à la finance (risque systémique) comme à la stabilité politique.

Deuxièmement, le marché unique reste crucial ; les 4 libertés forment un tout. Contre les populistes, la défense de la libre circulation des personnes, bien encadrée, est plus cruciale que jamais. Ne sont pas négociables non plus la souveraineté de l’UE à 27 / de la zone euro à 19, par exemple l’accès au marché des services financiers ou le contrôle de la compensation de certaines transactions en euros, potentiellement systémique.

Jusqu’à ce jour, et encore en février dernier, les continentaux ont pensé retenir les Britanniques en multipliant les concessions. C’était une erreur. Mieux vaut défendre au contraire, sans agressivité aucune ni esprit punitif, des conceptions plus exigeantes. C’est dans notre intérêt ; c’est peut-être aussi le meilleur moyen de convaincre finalement les Britanniques qu’ils ont pris à la légère une décision contraire aux leurs.

En tout cas, les droits et les devoirs doivent aller de pair. Il serait inconcevable qu’un pays tiers interfère demain dans le processus de décision européen.

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Dernière remarque pour conclure : l’urgence absolue est de redonner aux Européens confiance dans l’UE. Ce sera plus facile en retrouvant l’esprit des origines : une Union d’Etats et de citoyens. « Nous unissons des hommes nous ne coalisons pas des Etats» disait Monnet.

L’Europe, ce ne sont pas des sommets où des chefs d’Etat et de gouvernement retranchés derrière leurs préoccupations nationales, prennent de nuit des décisions qu’ils n’expliquent qu’à leur clientèle, qui sont mal assumées et, du reste, rarement mises en œuvre.

L’Europe mérite mieux. Cela doit revenir le pari fou de dépasser les barrières mentales, de faire équipe. C’est, à ce stade, un prototype imparfait mais nous pouvons nous employer, tous ensemble, à le perfectionner. Et d’ailleurs, qui dit mieux ? Qui a jamais proposé une meilleure idée pour préserver la paix entre Européens, comme pour affronter les défis globaux, de la révolution numérique au dumping chinois, du changement climatique aux attaques de Daesh ? Sûrement pas les souverainistes nostalgiques qui reculent ou les pusillanimes qui font du surplace quand d’autres sont… en marche.

2017-12-19T12:02:50+00:00