Dépasser Maastricht

La construction européenne n’est plus guère expliquée. Du coup, les détails masquent l’essentiel. Le 25ème anniversaire du traité de Maastricht qui coïncide avec l’arrivée d’un nouveau Président des Etats Unis, Donald Trump, nous permet de mesurer le prix de ce que nous avons bâti.

Dire « America first », c’est énoncer un principe hostile, pour ne pas dire égoïste. A suivre cette logique, pour qu’un pays ait du travail, il faudrait le prendre aux autres. Pour se protéger, il faudrait se replier.

Cette vision renie la logique du plan Marshall et de toute la construction européenne. Après 1945 des hommes exceptionnels ont en effet compris, des deux côtés de l’Atlantique, que le jeu n’est pas à somme nulle. La prospérité des uns suppose celle des autres. La coopération, le commerce, la libre circulation créent un monde plus durablement pacifique que l’humiliation de l’ancien ennemi, la rivalité, l’ignorance des défis communs. Leur slogan n’était pas « moi d’abord » mais « ensemble ».

Les résultats sont là. Jamais, dans l’Histoire, nos peuples n’ont connu 70 ans de paix continue. La Communauté européenne a accompli ce que les traités de Westphalie et le prétendu « équilibre des forces »  n’avaient jamais permis : la réconciliation, la coopération au service de causes supérieures.

Lorsqu’en 1992, les Etats européens ont signé le traité de Maastricht créant la monnaie unique, ils ont voulu parachever l’œuvre de rapprochement commencée en 1950 avec le Charbon et l’Acier, continuée avec le Marché commun en 1957. De bonnes raisons économiques y poussaient : la création d’une monnaie unique permettait d’éviter, au sein d’un même marché, des dévaluations compétitives nocives. Monnaie de réserve mondiale, l’euro devait aussi drainer vers l’Europe des capitaux étrangers.

La raison primordiale était toutefois d’une toute autre nature. La génération qui avait connu la guerre, notamment Helmut Kohl et François Mitterrand, souhaitait cimenter l’union après l’unification allemande.

Aujourd’hui, l’euro est critiqué. Partout, on lui reproche d’avoir renchéri le coût de la vie. Dans le sud de l’UE, trop de jeunes sont au chômage. En Allemagne et dans le nord de l’UE, on rejette les taux d’intérêt bas qui pénalisent les épargnants. Cette contestation doit être entendue, avec humilité. C’est vrai, des erreurs ont été commises. C’est vrai, la monnaie unique appelle plusieurs réformes mais celles-ci sont possibles.

D’abord, rappelons-nous que les choses s’améliorent. Plusieurs pays (Irlande, Portugal) sont sortis des programmes draconiens qui leur avaient été imposés au plus fort de la crise. D’autres se redressent (l’Espagne notamment). Même si elle doit encore être parachevée, l’union bancaire représente un pas en avant important. Les chiffres de la croissance sont encourageants.

La première série de réformes relève de chaque Etat membre car de mauvaises politiques nationales ont été menées, des années durant, par facilité : l’excès de déficit et de dette en Grèce, l’abus de dette privée en Espagne, les problèmes bancaires en Italie. La France n’a pas non plus fait toute sa part au point que l’enjeu de l’élection présidentielle de mai sera qu’elle mette ses comptes en ordre et procède à des réformes. Ce n’est pas en augmentant la dépense publique qu’on rendra performants des systèmes éducatifs ou de formation professionnelle défaillants, par exemple. Dans ce contexte, il est important que l’Allemagne ait déjà rééquilibré sa politique salariale et continue d’investir : dans le numérique, la connaissance et les infrastructures.

La seconde relève du niveau européen. La zone euro a besoin d’une politique macro-économique plus performante, adossée à un budget mis au service de la recherche et de l’innovation, tout en répartissant plus équitablement les fruits de notre activité économique. Située au milieu du continent, l’Allemagne a, notamment depuis l’élargissement, des atouts que les pays périphériques n’ont pas : elle peut délocaliser ses entreprises à proximité, elle bénéficie de centaines de millions de clients potentiels pour ses exportations. Les citoyens allemands ne sont pas que des épargnants. Ils sont aussi des salariés d’entreprises qui exportent. Quant à la BCE, elle est obligée d’aller d’autant plus loin sur des voies dites « non conventionnelles » qu’elle pallie l’absence de politiques authentiquement européennes. On ne peut pas à la fois refuser toute avancée et dénoncer la politique de la BCE. Le statu quo est intenable et l’Allemagne aurait beaucoup à perdre dans une politique à courte vue.

La troisième touche à l’amélioration des contrôles démocratiques. Même sans changer les traités, des progrès sont nécessaires, vu l’ampleur de la contestation. Là encore, la perception d’une nouvelle « hégémonie allemande », très forte dans le sud de l’Europe, doit être prise au sérieux à en Allemagne. Si un pays comme l’Italie finissait par porter au pouvoir un populiste, ce serait autant un problème pour la stabilité de l’Allemagne que de la péninsule.

Ainsi, 25 ans après Maastricht, les chantiers à ouvrir sont nombreux. Il ne faut pas le nier. Mais il serait hasardeux de renoncer à la construction européenne au  moment où le vote référendaire du peuple britannique et l’arrivée de Trump au pouvoir disloquent l’Occident tel que nous l’avons toujours connu. Dans ce monde incertain, nous avons plus que jamais besoin de resserrer les rangs européens.

2017-05-19T14:52:41+00:00