François Hollande n’a pratiquement pas parlé d’Europe jeudi soir sur France 2. Comment expliquez-vous cette frilosité ?

Je ne me l’explique pas. Mais je suis frappée de voir à quel point tout le débat politique français est nombriliste et focalisé sur les échéances intérieures, alors que vous avez au même moment une détérioration de la conjoncture globale, des problèmes considérables au niveau européen, une menace de dislocation de l’Union due au risque de « Brexit », la crise des réfugiés, des divergences dans la zone euro. Ces chantiers ne peuvent pas attendre. La vraie question est celle de la situation de l’Union européenne et du monde. La perspective du référendum britannique devrait par exemple inciter les dirigeants de la zone euro à prendre dès maintenant des initiatives. Nous devons aussi dire très clairement aux Britanniques que s’ils votent non, ils perdront les bénéfices du marché intérieur et des accords commerciaux. Nous devrions défendre nos intérêts légitimes.

Si la France devait présenter une initiative forte sur l’Europe, sur quoi devrait-elle porter ?

Le premier bloc concerne l’euro et la situation économique ; il est faux de penser que le manque de croissance et les problèmes d’emploi en France n’ont rien à voir avec les dysfonctionnements de la zone euro, même s’ils sont aussi liés à des questions spécifiques françaises comme l’éducation, la dette ou le déficit public. Ensuite, il y a un bloc « sécurité intérieure, réfugiés, terrorisme ». Enfin il y a un bloc défense et sécurité extérieure. Il faudrait lier les trois volets de manière à ce que des compromis puissent être passés entre les Etats membres : la France pourrait faire valoir ses efforts en matière de défense ou de lutte contre le terrorisme, face à d’autres demandes. La question n’est pas d’avoir « plus d’Europe », c’est de changer la manière de faire, d’insuffler plus de légitimité démocratique, comme François Hollande l’avait dit justement le 14 juillet, d’avancer très concrètement, par exemple, sur les dossiers économiques et fiscaux. Cela ne sert à rien de pleurer sur les Panama Papers si on n’avance pas sur l’assiette commune consolidée pour l’impôt des sociétés.

Ne faut-il pas regretter que, sur la crise migratoire, la chancelière allemande Angela Merkel ait multiplié les initiatives unilatérales ?

On ne peut pas laisser l’Allemagne seule et se plaindre qu’elle prenne des décisions unilatérales. On aurait bien sûr pu rêver d’un autre déroulement. Mais il aurait fallu que Mme Merkel soit sûre de pouvoir compter sur la France. Or, sur la question très délicate des réfugiés, la France n’a pas de véritable stratégie et prend assez peu ses responsabilités. Elle s’en tient à l’accueil de 30 000 réfugiés sur deux ans, alors qu’elle est l’un des pays les plus vastes et les plus riches de l’UE. Il faudrait aussi que les Français comprennent que le temps où les Allemands pensaient qu’ils devaient toujours demander la permission avant d’agir est révolu. Et c’est une bonne chose.

“Le meilleur signe de l’absence de vision stratégique est cette indigne réforme des collèges qui revient à faire quasiment disparaître la langue allemande et toutes les sections européennes. Vous ne pouvez pas dissocier ce que vous faites sur le front intérieur de ce que vous faites sur le front extérieur.»

Le couple franco-allemand est à la peine. Peut-il encore peser sur la scène européenne ?

Quand Manuel Valls a fait ses déclarations sur la politique migratoire de Mme Merkel, il était en Bavière, au moment où la chancelière était attaquée par la CSU : cela révèle un manque de sensibilité très éloigné de ce à quoi on était habitué dans le passé. Il y a toujours eu des divergences, mais on essayait de les gérer autrement. Le meilleur signe de l’absence de vision stratégique est cette indigne réforme des collèges qui revient à faire quasiment disparaître la langue allemande et toutes les sections européennes. Vous ne pouvez pas dissocier ce que vous faites sur le front intérieur de ce que vous faites sur le front extérieur. Il n’y a aujourd’hui aucune cohérence. L’arrivée de Jean-Marc Ayrault peut faire bouger les choses. D’autant plus qu’il y a des marges de progression assez notables.

Quelle pourra être la place de l’Europe dans la prochaine campagne présidentielle ?

Sans débat pour contrer les sornettes des souverainistes, nous laisserons le pays aller à la dérive. L’offre se limite aujourd’hui à du souverainisme pur et dur qui ne mène nulle part et à un souverainisme light qui a peur de tout. On a donc besoin d’une offre argumentée, qui tienne compte des erreurs qui ont été faites, mais qui aille de l’avant et redonne à la France la place qu’elle n’aurait jamais dû perdre. Dans le passé, la France était l’un des pays moteurs de la construction européenne. Aujourd’hui, son absence commence à devenir très préoccupante : elle a pour effet de laisser l’Allemagne en première ligne et de rendre l’Europe de plus en plus odieuse parce qu’elle est moins équilibrée qu’autrefois. Un cercle vicieux s’est installé.

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 Propos recueillis par Isabelle Marchais

 

 

2017-05-19T00:50:18+00:00