Valeurs actuelles – Le 3 mars 2016

Que fait l’Europe ? L’interrogation est récurrente. Pour de nombreux Européens, l’Union européenne, impuissante à affronter l’afflux massif de réfugiés ou à contrer les attaques terroristes, n’a pas été à la hauteur des espoirs placés en elle. Cette frustration peut se comprendre, mais rares sont ceux qui posent la bonne question : qui fait l’Europe” ? Loin d’être une interrogation pour les experts et les juristes, c’est le seul moyen de saisir l’enjeu.

L’Union européenne dispose des prérogatives qui lui ont été transférées par les États qui la composent. L’espace Schengen a aussi commencé par un traité signé entre cinq pays, France, Allemagne, Pays-Bas, Belgique et Luxembourg. Sans délégation de compétences, pas de moyens d’agir. Ainsi, on reproche souvent à l’Europe de ne pas faire ce qu’en l’état du droit elle ne peut pas faire et surtout ce que les gouvernements nationaux n’ont jamais voulu qu’elle fasse.

Quand les frontières intérieures de l’espace Schengen ont été abolies sans que les gouvernements aient mis en place les contrôles aux frontières extérieures qui s’imposaient, chacun a empoché les avantages de la liberté de circulation sans céder ses prérogatives en matière de police et de justice. Entre la sécurité et la souveraineté, c’est cette dernière qui a été privilégiée, quitte à faire courir un risque aux populations.

Les autorités européennes ont alerté sur les dangers de ces demi-mesures. En 2001, par exemple, à la suite du 11 Septembre, Romano Prodi, alors président de la Commission européenne, a proposé de mettre en place une police commune aux frontières extérieures. Nous étions alors 15 États plus homogènes. Il n’a pas été écouté. Faut-il s’étonner aujourd’hui des divergences à 28 ?

Si la question de la sécurité intérieure avait alors été prise au sérieux, peut-être des djihadistes belges n’auraient-ils pas semé la terreur dans les rues de Paris en 2015. Peut-être les États européens échangeraient-ils déjà leurs informations sur les passagers des avions rentrant de Syrie. Peut-être des gardes côtes européens dissuaderaient-ils les passeurs d’agir au large des côtes italiennes et grecques.

Dans tous ces domaines, les États ont voulu rester maîtres à bord. C’est à eux d’assumer les conséquences désastreuses de leur courte vue. Plutôt que d’accabler sans cesse l’Europe, c’est plutôt le manque de clairvoyance de leurs propres dirigeants que les Européens devraient déplorer.

Vu les avantages que des frontières ouvertes représentent pour les travailleurs frontaliers français, vu l’importance des échanges internationaux de marchandises et du tourisme pour nos économies, l’option de la fermeture ne devrait pas être envisagée à la légère. Mieux vaudrait prendre enfin les mesures qui s’imposent : création de gardes côtes, d’une police de l’air et des frontières, d’un FBI pour le terrorisme et le crime organisé.

En matière de politique étrangère et de défense, le manque de vision est aussi patent. De la Russie à l’Afrique du Nord, le voisinage de l’Europe est très instable. Les Européens continuent pourtant à mener des politiques rivales, plus ou moins coordonnées. Parfois, ils parviennent à peser, comme dans le dossier iranien, parfois ils échouent, comme le démontre la persistance du conflit israélo-palestinien à nos portes. Sans compter les opérations militaires hasardeuses en Irak ou en Libye, où certains Européens ont œuvré à déstabiliser plus encore la région. Est-ce la faute de l’Union européenne ?

Un bilan sans complaisance s’impose. Il ferait apparaître la vérité : les gouvernements nationaux ont plus failli dans la construction de l’Europe que l’Europe n’a failli.

 

2017-05-19T00:50:19+00:00