Chronique de rentrée : Cette année, la reprise est une reprise… en mains

Cette année, la reprise est une reprise… en mains. Le Président de la République et le Premier ministre ont procédé à un remaniement qui, pour plusieurs raisons, était nécessaire.

Un ministre ne peut critiquer en des termes aussi vifs la politique économique du gouvernement auquel il appartient.

Le remaniement n’est pas le signe d’une « crise de régime » comme certains ont pu dire exagérément mais plutôt une question d’autorité des dirigeants, de solidarité gouvernementale et peut-être, à terme, de majorité à l’Assemblée nationale. La Cinquième république donne cependant au Président et au Premier ministre autorité sur les membres du gouvernement, et des outils permettant de passer outre, si nécessaire, à l’obstruction parlementaire (comme l’article 49-3 de la constitution qui a souvent été utilisé, par le passé, quand les majorités étaient étroites).

La cacophonie au sommet de l’Etat nuit à la crédibilité de l’action politique en France et à l’étranger.
Les déclarations tonitruantes de certains membres du gouvernement ne passaient pas inaperçues en Europe. Elles étaient peut-être populaires en France mais tombaient souvent à plat hors de nos frontières, ce dont les Français n’ont pas toujours conscience.

Cela ne signifie pas que le débat soit interdit. Avec un chômage aussi élevé et une pauvreté en hausse constante, la discussion sur les orientations économiques et sociales est même nécessaire. Le ministre de l’économie français, adossé à une administration très qualifiée, peut y tenir toute sa place. A condition bien sûr qu’il investisse sur le fond et module son action : au niveau national, comme Arnaud Montebourg avait d’ailleurs commencé à le faire sur la délicate question des professions règlementées ; au niveau européen, ce qui est bien plus difficile, vu les différences culturelles.

Trop souvent, les hommes politiques nationaux (en France et ailleurs) ont tendance à croire qu’il suffit de s’adresser à ses seuls concitoyens (qui sont certes ses seuls électeurs à la mythique élection présidentielle) et font croire qu’on s’affirme en Europe en « tapant du poing sur la table ». L’interdépendance créée par la monnaie unique invite au contraire à prendre conscience de la complexité du contexte et à user de doigté.

La comparaison avec la méthode utilisée par Mario Draghi, Président de la Banque centrale européenne, est intéressante : il prône des réorientations de la politique économique européenne par petites touches. Dans son dernier discours à Jackson Hole (http://www.ecb.europa.eu/press/key/date/2014/html/sp140822.en.html), il souligne les dangers de la déflation et du chômage structurel. Il propose d’encourager l’investissement en agrégeant le potentiel des budgets nationaux et de celui de l’UE. Il renvoie dos à dos les partisans des « réformes structurelles » et les tenants de la relance par la demande, en insistant sur le bon « policy mix ». Ce discours laisse ouvert de nombreuses questions (sur le rôle de la zone euro  par rapport à l’UE à 28 par exemple ou le type d’investissements à financer et les outils financiers à privilégier) mais Mario Draghi, pourtant contraint par un mandat étroit, a su poser certaines questions qui fâchent. Il n’est certes pas le premier à s’être préoccupé de croissance et d’investissement ; avant lui Dominique Strauss-Kahn ou Christine Largarde au FMI, Mario Monti, Guy Verhofstadt ou François Hollande ont abordé le sujet. Ce sont les contributions successives, argumentées, qui permettent les évolutions, pas les invectives.

Un ministre peut pas non plus attaquer le parti au pouvoir dans le principal pays partenaire de la France, l’Allemagne.

Les diatribes récurrentes contre « la droite allemande » sont inacceptables. Elles escamotent le fait que Mme Merkel a été portée au pouvoir démocratiquement par le peuple allemand. Elles font comme si l’alternance dans un pays – l’arrivée de la gauche en France en 2012 – devait suffire à tout changer. C’est une vision auto-centrée de l’Europe, particulièrement nocive.
En outre, les engagements d’assainissement budgétaire ont été pris par les représentants du peuple français à Bruxelles (par exemple en 2011, à la majorité, par les ministres de l’économie européens et les députés européens). La France n’a jamais été exclue du processus de décision. Loin d’être victime d’un complot ou d’une sévérité excessive, notre pays a même bénéficié, en 2012, de deux années supplémentaires, pour atteindre les objectifs européens d’assainissement des finances publiques. D’autres pays auraient été heureux d’avoir le même traitement de faveur. Les marges de flexibilité existent ; elles sont d’autant plus grandes qu’un pays a effectivement réduit son déficit, ce que l’Italie a fait par exemple, en 2013, pas la France.

Etre ministre, c’est se confronter à la réalité.

Si, pendant la campagne présidentielle de 2012, le Président de la République actuel a promis, de manière imprudente, d’obtenir à lui seul une révision du cadre macro-économique européen, le problème n’est pas hors de France mais en France. Etre fidèle à ses promesses est un bon principe, à condition toutefois de n’avoir pas promis à la légère, en sous-estimant les contraintes du monde réel. Ce remaniement marque peut-être un tournant équivalent à celui du SPD allemand, acceptant à Bad Godesberg, en 1959, l’économie de marché. C’est un peu tard mais ce serait une bonne nouvelle.

 

L’impact récessif des politiques d’austérité existe mais il est plus sensible dans les pays qui l’ont pratiquée que dans le nôtre qui, à ce jour, n’a guère réduit les dépenses publiques.

Les 50 milliards d’économies proposés par le gouvernement Valls, étalés sur 3 ans, sont à ramener aux 1150 milliards environ de dépenses publiques annuelles en France. L’effort réel, mérite d’être salué mais il reste limité. Notre pays dépense infiniment plus que d’autres Etats européens, sans faire toujours mieux. Quand Michel Sapin, ministre des comptes publics, écrit dans Le Monde, le 14 août, qu’il entend « mener à bien un vaste plan d’économies sans sacrifier ni la qualité de nos services publics, ni l’efficacité de notre protection sociale », il a raison et tort à la fois. Raison de défendre des principes qui fondent la société française. Tort de s’enfermer dans une vision idéalisée, sans voir qu’une analyse plus lucide des défauts des services publics et de la protection sociale en France, l’aideraient à faire passer ses réformes. Les études de l’OCDE démontrent par exemple les carences graves de l’Education nationale qui reproduit les inégalités sociales, et laisse tant d’enfants sans formation, pour un coût supérieur à celui d’autres pays occidentaux. A l’hôpital, en France, des internes sont payés au smic pour près de 60 heures de travail par semaine, au point que la Commission européenne s’en émeuve et accuse la France de violation de la directive sur le temps de travail. Quant à nos universités, elles gaspillent des moyens précieux, faute de pouvoir pratiquer une sélection raisonnable à l’entrée, comme la plupart des pays européens. Faut-il défendre à tout prix le statu quo qui est parfois bien peu social ? Sur les dépenses publiques en France, je renvoie au très bon papier de Pierre-Alain Delhommais dans Le Point du 18 août « La maladie des dépenses publiques ». Le livre de Philippe Aghion (et autres) paru cette année chez Odile Jacob, Changer de modèle, le démontre aussi de manière convaincante.

La rentrée se déroule donc sous les auspices d’une clarification bienvenue. Les nouveaux ministres sont plus jeunes, plus modernes et sans aucun doute plus crédibles en Europe. Reste maintenant à faire le plus dur : tenir effectivement les engagements d’assainissement budgétaire et de réforme interne, qui sont dans l’intérêt de notre pays, tout en suscitant une évolution des politiques européennes. Un patient jeu d’influence, pas une quête d’indulgences, ni une affaire de coups de menton.

 

 

2017-05-19T00:50:40+02:00