C’est beau la vie !

Chronique européenne du large n°2

8 mai 2009

 

Dans l’escalier de la mairie de Quimper, la semaine dernière, j’ai été frappée par la longue litanie de noms de soldats « morts au champ d’honneur » que le regard accroche en montant les marches. Partout où, à l’improviste, une telle liste me tombe sous les yeux, je suis effarée. Nul n’a plus idée de la douleur et des drames que les guerres faisaient peser sur les familles françaises.

C’est en pensant à tous ces jeunes sacrifiés qu’aujourd’hui, 8 mai, j’ai envie de parler de vie, de m’adresser aux enfants heureux. Nous sommes des privilégiés. Dans l’histoire, l’Europe n’a jamais connu une telle période de paix. Et, de nos jours encore, bien des peuples tentent de survivre dans des pays en guerre. Notre sérénité, c’est à l’union de l’Europe que nous la devons.

Comment rappeler aux jeunes générations que l’insouciance est belle quand elle ne devient pas inconscience ? Comment les mobiliser pour défendre l’Europe sans tenir les discours moralisateurs dont ils ont horreur ? Peut-être en racontant l’histoire d’un petit bonbon rouge, à la croûte craquante, au coeur fondant qui est avant tout une belle histoire franco-allemande et de Marché commun. Il était une fois un Allemand nommé Hans Riegel, originaire de Bonn, confiseur de son état, inventeur de la marque HARIBO et de son superbe slogan : « Haribo macht Kinder froh und Erwachsene ebenso », en français « Haribo c’est beau la vie pour les grands et les petits ». Dans les années soixante, Monsieur Riegel, las des brumes rhénanes acheta une usine de bonbons à Marseille. En 1969 – il y a tout juste quarante ans – naissait, sur les bords de la Méditerranée, le fruit de ces amours phocéennes et germaniques : la fraise Tagada.

La paix se perpétue grâce à des échanges ordinaires, du commerce, des talents entrecroisés, des choses aussi insignifiantes et vulnérables que des friandises. En ce moment, il est de bon ton de s’acharner sur « le marché ». Certains financiers, c’est vrai, ont abusé. Et l’homme ne se nourrit pas que de pain (ni de fraises Tagada). D’autres se moquent de prétendues normes sur la courbure des concombres ou la composition des yaourts. Mais à trop attaquer le marché, nous pourrions finir par saper le socle même de l’Union européenne. Kant, le grand philosophe allemand, avait deviné que la perpétuation de la paix supposait plus de droit. L’histoire ne dit pas si cet homme par ailleurs si sage aimait les sucreries mais le marché régulé de l’Union européenne a fait la preuve de son efficacité au service d’une fin supérieure : nouer des liens, créer des interdépendances, bâtir l’avenir sur une multitude d’intérêts croisés au lieu de s’en tenir à des engagements politiques, toujours fragiles, toujours réversibles.

Distante l’Europe ? Compliquée ? Allons donc. Elle est au contraire si présente que nous ne la voyons plus. Fraises Tagada, Cassis de Dijon, Parmigiano Reggiano, voilà le marché intérieur. Cette présentation fera sourire certains, je sais. Parler de bonbons pour ne plus se faire la guerre, c’est un peu irénique. Mais rappelez-vous les dessins de Poulbot, en apparence si jolis, ces croquis légers de petits enfants qui jouent gentiment… à « étriper des boches ». Mieux vaut qu’ils mangent des petites douceurs – en sachant ce qu’ils doivent au Marché commun. C’est beau la vie !

 

Sylvie Goulard

 

2017-05-22T15:33:12+00:00