Le référendum britannique invite les responsables européens à un bilan sans complaisance. Nous n’en sommes pas arrivés là par hasard. Personne ne doit se dérober à l’examen de conscience. Les institutions européennes ont certainement leur part de responsabilité, mais les responsables nationaux nient trop souvent leur propre défaillance.

D’abord, l’Union européenne (UE) exerce les compétences qui lui sont attribuées. Dans de nombreux domaines, comme le contrôle des frontières extérieures, par exemple, on lui reproche de ne pas faire ce qu’on n’a jamais voulu qu’elle fasse. Faute d’avoir anticipé l’évolution du monde, l’« Europe » n’a pas été faite. Elle n’a ni moyens juridiques, ni budget, ni cadre démocratique adéquat. La faute revient plus aux appareils politico-administratifs nationaux qui dépensent une énergie considérable à entraver les initiatives qu’au niveau européen lui-même. Certains ont passé les dernières années à poser des verrous au nom d’intérêts dits nationaux qui, parfois, sont surtout les leurs.

Les dirigeants nationaux se flattent en général de gagner à Bruxelles de grandes batailles. Mais contre qui ? Contre d’autres Etats européens alors même que l’enjeu serait de créer une « équipe d’Europe » capable de contrer l’avance technologique des Américains ou la puissance industrielle et financière des émergents. Ainsi, Nicolas Sarkozy a protégé Alstom contre Siemens comme Berlusconi a préservé Alitalia d’Air France. Résultat, quelques années plus tard, GE – un groupe américain – s’est emparé du premier ; Etihad, la compagnie aérienne émiratie, a pris le contrôle des avions italiens.

Parfois, l’UE a bien reçu les compétences nécessaires pour agir, en matière commerciale par exemple. Mais les dirigeants nationaux reprennent d’une main ce qu’ils ont donné de l’autre. Après l’annonce des résultats du Brexit, Manuel Valls s’est empressé de promettre que le traité transatlantique, s’il voit le jour, sera soumis à la ratification du Parlement français. C’est à la fois la négation des « compétences exclusives » de l’UE, comme le spécifie le traité, et un coup de Jarnac à la démocratie européenne. Personne ne sait, à ce stade, si ce traité concernera des domaines qui restent du ressort national. La contradiction est intenable entre vouloir les avantages de l’Union face aux tiers, tout en conservant éternellement un veto national. Les élus nationaux adorent également empocher les avantages de l’euro (qui nous vaut d’emprunter à des taux bas par exemple) sans assumer le contrôle mutuel des finances publiques.

Il est temps de changer d’échelle. La classe politique nationale devrait cesser ses combats d’arrière-garde, quitte à reporter ses efforts sur une meilleure stratégie d’influence à Bruxelles. Le Parlement européen n’est pas considéré comme suffisamment fiable ? Peut-être. Mais qu’ont fait les mêmes dirigeants nationaux de tout bord, ces dernières années, pour y remédier ? Changer la loi électorale pour rapprocher les députés européens des citoyens dépend… du niveau national. Sélectionner des candidats jeunes, compétents, issus de la génération Erasmus dépend… des partis nationaux. De même, la Commission est faible et pléthorique parce que les Etats l’ont voulue ainsi. Accusée volontiers de tous les maux, l’UE est en réalité le cadet des soucis des responsables nationaux. Et à en juger par la manière dont France Télévisions bafoue les articles 14 et 16 de son cahier des charges relatifs à l’information européenne, il est clair que certains médias ne font guère plus d’efforts, pour s’intéresser à l’Europe, que les politiques eux-mêmes.

Bref, cessons de déplorer ce que nous avons laissé advenir. L’Europe est ce que nous en faisons. Les Britanniques l’ont longtemps tournée en dérision et combattue avec courte vue et cynisme. On voit le résultat. On doit pouvoir faire mieux.

2017-05-19T00:50:11+02:00