Anodine, cette dislocation ne l’est assurément pas. Elle privera l’Union européenne d’une partie de ses talents, de sa force économique et de son rayonnement mondial. Après des années de crise et de dérive au fil de l’eau, il serait peu avisé de nier la désaffection des opinions. Mais la carte géographique des résultats laisse entrevoir une autre vérité, plus paradoxale : à trois titres, l’échec est national avant d’être européen. C’est l’État britannique qui a failli dans sa mission première d’assurer la cohésion sociale et territoriale de la nation. Des dirigeants superficiels ont manipulé le peuple ou flatté ses bas instincts en feignant de le guider. La désinformation à l’œuvre n’a jamais été contrecarrée.

Dans l’Union européenne, les politiques économiques et sociales restent du ressort des États. Si, au Royaume-Uni, une distance croissante sépare des zones prospères et ouvertes au monde, pro-européennes d’un côté, notamment l’agglomération de Londres et l’Écosse, et, de l’autre, les régions moins favorisées, la responsabilité en incombe essentiellement aux gouvernements britanniques successifs. Depuis des années, le fossé entre la ville de Londres, ses prix immobiliers élevés, ses golden boys surpayés, et le reste du pays saute aux yeux. L’indifférence aux inégalités, l’aveuglement devant le désarroi des ouvriers des anciens bassins industriels et même d’une partie des classes moyennes, n’est pas imputable à l’Union européenne seulement. Au contraire, son maigre budget comporte des fonds de cohésion qui ont grandement bénéficié au Pays de Galles par exemple. Le Royaume-Uni n’étant même pas dans la zone euro, il serait hardi de faire porter le chapeau à Bruxelles et Francfort. Les politiques de restrictions budgétaires ont été décidées à Westminster et c’est Tony Blair qui a misé sur l’arrivée massive de migrants intra-européens pour baisser le coût de la main d’œuvre.

Dans ce scrutin, une partie du peuple britannique a crié sa détresse. Malheureusement, la sortie de l’UE n’est pas une garantie de progrès, c’est un saut dans l’inconnu. À cet égard, la légèreté de ceux qui ont fait voter Leave pour récupérer le pouvoir est stupéfiante. La seule consolation des mécontents sera sans doute le départ de David Cameron, mais le prix à payer est sans aucun doute disproportionné. Un désaccord interne appelait une solution domestique et non la prise en otage des partenaires européens.

Déliquescence et désinvolture

Cette triste aventure révèle en réalité le délabrement moral d’une partie de la classe politique britannique. Obsédé par sa réélection, David Cameron a clairement privilégié son intérêt personnel sur l’intérêt général, national et européen. Il a confondu l’essentiel et l’accessoire, le séculaire et l’éphémère. Pour contenir le parti europhobe UKIP et les franges eurosceptiques du Parti conservateur, il a mis en péril le destin d’un royaume ancestral que ni Napoléon ni les nazis n’avaient pu affaiblir. En semant la discorde entre les siens, il a pris le risque de raviver les haines qui ont ensanglanté l’Irlande, il a poussé les Écossais à rouvrir la question de l’indépendance.

Le débat a révélé que la déliquescence touchait les deux camps. Présenter Boris Johnson, ancien élève du prestigieux collège d’Eton, comme un candidat anti-establishment relève de la gageure. Louer le génie de Cameron qui a été jusqu’à donner aux membres de son gouvernement la liberté de le torpiller revient à confondre leadership et manque de cohérence.

Et ils continuent. Depuis la publication des résultats, les vainqueurs jouent avec l’idée de ne « pas se précipiter » (Johnson). Davis Cameron a annoncé qu’il n’entend pas, de son côté, déclencher immédiatement la procédure de sortie prévue à l’article 50 du traité UE, traitant ses partenaires comme une quantité négligeable. Réalisent-ils combien cette attitude désinvolte est éloignée du sens des responsabilités et du respect de la parole donnée qu’on pourrait attendre d’un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU ?

Enfin, l’admirable démocratie britannique tolère depuis trop longtemps, au côté de médias remarquables, une presse de caniveau, prompte à tordre les faits et à propager des sornettes, qui fait la part belle aux irresponsables. La malheureuse Jo Cox a payé de sa vie ce climat délétère.

Heureusement, comme chacun sait, tous les autres États membres sont des modèles de cohésion sociale et territoriale où coulent le lait et le miel. Tous peuvent s’enorgueillir d’une classe politique responsable qui refuserait d’utiliser l’UE comme marchepied. Tous ont des médias qui refusent de faire la part belle aux vendeurs de vent et autres marchands de haine nationalistes. Tous, vraiment ?

2017-05-19T00:50:13+00:00