« Je m’engage à exercer mes responsabilités en pleine indépendance, dans l’intérêt général de l’Union. (…) Je m’engage en outre à respecter, pendant la durée de mes fonctions et après cessation de celles-ci, les obligations découlant de ma charge, notamment les devoirs d’honnêteté et de délicatesse quant à l’acceptation après cette cessation de certaines fonctions ou de certains avantages. » Voilà le serment qu’a solennellement prêté José Manuel Durão Barroso devant la Cour de Justice. En rejoignant aujourd’hui la banque américaine Goldman Sachs, celui qui, de 2004 à 2014, a été président de la Commission européenne a beau n’enfreindre aucune règle, il ne se grandit pas.

Les passerelles entre public et privé ne sont pas choquantes en soi. Sans elles, la classe politique ne se renouvellerait pas, deux mondes tenus de coopérer s’ignoreraient. Dans le cas de Mario Draghi, président de la BCE, parfois mis en cause lui aussi comme ancien de Goldman Sachs, il est heureux qu’il ait pu, en faisant le chemin inverse, mettre sa connaissance approfondie des marchés au service de l’intérêt général. C’est le contexte exceptionnel – la sortie d’un État membre de l’Union – qui rend la décision de José Manuel Barroso particulièrement douteuse : un ancien Premier ministre d’un État utilisant la monnaie unique, ancien président de la Commission, apporte son concours à des intérêts commerciaux divergents de ceux des États qui restent membres de l’UE, et notamment de la zone euro.

Goldman Sachs en quête du « fameux » passeport financier

Le référendum britannique a créé une situation confuse. Dans les négociations à venir, aux modalités incertaines, les services financiers occupent une place tout à fait cruciale, vu le poids de la finance dans la richesse du pays. Les autorités britanniques chercheront vraisemblablement à garder une relation spéciale avec l’UE. La City aspire ouvertement à conserver le fameux « passeport » donnant aux banques étrangères installées à Londres, comme Goldman Sachs, l’accès à tout le marché intérieur européen. La localisation des opérations de compensation en euros, très lucrative, est également primordiale pour la place de Londres. De leur côté, les 27 s’attacheront à défendre la cohérence du marché intérieur. Leur position de départ, ferme à ce stade, est que les quatre libertés (circulation des biens, des personnes, des capitaux et des services) sont indissociables : pas de droits sans application des règles de l’UE, pas d’accès au marché financier sans libre circulation des personnes. Et les transactions en euros doivent être supervisées dans la zone euro. Mais combien de temps les 27 et les institutions vont-ils tenir ? Combien de pressions seront exercées ? Le recrutement de José Manuel Barroso n’a d’autre but que de les faciliter.

La Commission devrait demander à son ancien président de renoncer à ce poste. Les attaques indifférenciées contre « les experts », « les élites » ou « la finance », fréquentes ces temps-ci, sont parfois exagérées, mais si cet organe ne faisait rien, dans ce cas précis, pour regagner la confiance des citoyens, elle faillirait à sa mission. De manière très concrète, s’il persistait dans son intention,  les services de la Commission devraient refuser tout contact avec lui.

Hollande et Merkel doivent prendre position

Les gouvernements nationaux ont aussi une immense responsabilité. Ce sont eux qui ont fait Barroso roi. En 2004, le choix du président de la Commission relevait encore de la cooptation au sein du Conseil européen. Contrairement au conclave qui, à Rome, cherche en général à nommer un pape croyant, la priorité des chefs d’État et de gouvernement a longtemps été d’éviter les pro-européens convaincus. C’est pourquoi Jacques Chirac et Gerhard Schröder, pourtant hostiles à la guerre en Irak, ont soutenu la créature de George W Bush et Tony Blair, le Portugais si fier, au sommet des Açores, qui a mis en scène la désunion des Européens. En 2010, Angela Merkel, Nicolas Sarkozy et consorts l’ont renouvelé dans ses fonctions, malgré sa gestion de la crise, pour la même raison : un président de Commission faible leur fait moins d’ombre.

C’est pourquoi il appartient aujourd’hui au président de la République, à la chancelière allemande et aux autres dirigeants nationaux, notamment portuguais, d’exprimer publiquement leur réprobation. Ils pourraient demander à José Manuel Barroso de démissionner et, s’il refusait de les entendre, indiquer qu’il trouverait porte close auprès d’eux. Comme il a vendu un carnet d’adresses d’ancien membre du Conseil européen, rien ne serait plus efficace que la mise au ban par ses pairs.

Enfin, la banque Goldman Sachs devrait y réfléchir à deux fois. Si José Manuel Barroso avait été un Européen visionnaire et même un homme politique perspicace, cela se saurait. À la tête de la Commission, il a laissé un bilan pour le moins mitigé. Le rapport Chilcot sur la participation du Royaume-Uni à la guerre en Irak qui vient d’être rendu public en Grande-Bretagne, après des années d’enquête, montre combien ses partisans se sont aveuglés. Et soudain, il serait l’homme de la situation dans la confusion du Brexit ? Goldman Sachs, d’ordinaire, recrute les meilleurs.

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Le Point – 11th July 2016 (summary)

 

Barroso’s move to Goldman Sachs: may not be breaking the rules but not moral either

When José Manuel Durão Barroso became President of the European Commission, he pledged to “respect, both during and after my term of office, the obligation arising therefrom, and in particular the duty to behave with integrity and discretion as regards the acceptance, after I have ceased to hold office, of certain appointments or benefits.” In joining the American bank Goldman Sachs he may not have broken any rules but it is a morally dubious choice.

There is nothing shocking in people moving between the private and the public sector, it allows two worlds to cooperate and gain expertise, a prime example is Mario Draghi, President of the ECB and former employee of Goldman Sachs, who brought his experience of the markets to the ECB. What is shocking in the case of JM Barroso is the context – a former Prime Minister of a Member State using the euro, who is also a former President of the Commission, providing expertise to a commercial entity whose interests are different to those of the remaining members of the EU and especially the euro area.

One of the important issues for the British authorities in the confusion of Brexit is for the City to hold on to its “passporting” rights in the field of financial services, in order to ensure that foreign banks based in London would still have access to the Single market. For the remaining 27 Member States their position is currently firm that it is not possible to have access to the Single Market without respecting the four fundamental freedoms. How long will they hold on to this position? JM Barroso’s recruitment is to apply pressure concerning this key point.

The European Commission should call for JM Barroso to stand down. If he refuses then they should make it known that no doors in the Commission will be open to him. The national governments also have to take their responsibilities, they were the ones who did not want a strong, pro-European Commission President and thus gave him the presidency for 10 years. Angela Merkel, François Hollande, as well as other national leaders, should call for his resignation, and let him know that if he does not do this then all of their doors will be closed to him. JM Barroso was recruited because of his address book, refusing him meetings would be the most effective remedy possible.

Goldman Sachs should maybe have thought twice about hiring JM Barroso. An evaluation of his presidency is mixed, to put it mildly. Is he really the man they want to clarify the confusion surrounding Brexit, Normally they recruit a higher calibre of candidate.

2017-05-19T00:50:11+00:00