Les Français sondés sont loin d’avoir un avis tranché concernant la situation actuelle de la Grèce comme le montre un sondage exclusif Ifop pour Atlantico. Divisés, 60% des Français craignent un effet domino sur d’autres pays alors que 58% des Français estiment qu’une sortie grecque de la zone euro serait une “crise passagère”.

Atlantico : La première question du sondage demande aux interrogés de quantifier, selon leur opinion, le degré de gravité que constituerait une sortie grecque de la zone euro. Si 58% des Français jugent la qu’une sortie de la Grèce constituerait seulement une crise passagère ils sont tout de même 42% à considérer que celle-ci serait si grave qu’elle “remettrait en cause la construction européenne”. Qu’est-ce qu’un tel résultat nous dit de la gravité de la situation ?

Jacques Myard : La crise grecque n’est pas une crise conjoncturelle mais une crise structurelle qui est celle de l’inéquation de la monnaie unique, une monnaie artificielle, qui est aggravée par la politique suicidaire et de purge menée depuis cinq ans par l’Union européenne, qui a mis en place la dévaluation forcée, face à la Troïka et à l’Allemagne. Il s’agit d’une combinaison de deux facteurs. Pour ce qui est de la monnaie unique, on ne fait pas vivre dans une union monétaire de ce type un marchand de canons, l’Allemagne, et un marchand de livres, la Grèce, sauf si le marchant de canons décide de renflouer en permanence les maillons faibles.

Or l’Allemagne refuse cela, elle refuse l’union de transfert et donc cette monnaie n’est pas viable. D’autre part cette purge, cette politique de déflation budgétaire, qui est imposée à la fois par la Troïka et l’Allemagne, qui ne veut pas payer, est une aberration économique : plus on réduit, soit disant, le déficit budgétaire en réduisant la dépense, plus le multiplicateur fait ses effets et accroit la récession. C’est ce qu’il s’est passé en Grèce, en Italie, partout où on l’on pratique cette politique récessioniste. Il n’y a donc aucune solution à la crise grec dans l’union monétaire, et l’éventualité d’un nouvel accord avec un prêt renouvelé de 50 milliards, plus 35 milliards de déblocage des fonds structurels, est tout simplement voué à l’échec. La Grèce rencontre un problème de compétitivité et pour cela elle devrait avoir une monnaie dévaluée.

Jérôme Fourquet : Une large majorité de Français, quasiment 6 sur 10, ne dramatisent pas cet enjeu qui focalise l’attention des médias et des politiques depuis une semaine avec l’idée que le Grexit serait un véritable désastre pour la Grèce mais aussi pour l’UE, en termes de symbole et de répercussions économiques pour la zone euro. Les citoyens apparaissent donc en décalage par rapport au sentiment dominant dans les médias et la classe politique, car ils relativisent majoritairement la gravité de cette crise : 42% pensent que cette sortie grecque constituerait une remise en cause du modèle européen.

Sylvie Goulard : Personne ne sait ce qui pourrait se passer en cas de sortie de la Grèce de la zone euro. Une fragmentation n’est pas à prendre à la légère. A dessein, les traités n’ont pas envisagé de sécession. En rendant le passage à l’euro irréversible, on donnait un gage de sérieux : si un risque permanent de dislocation existe, pourquoi des épargnants ou des investisseurs feraient-ils confiance à la monnaie unique? Pourquoi une banque centrale d’un pays émergent détiendrait-elle des euros dans ses réserves ? Pourquoi un fonds achèterait-il de la dette d’un pays de la zone euro ? La crédibilité d’une monnaie dépend de la confiance qu’elle inspire. Il est assez rassurant, au vu du sondage, que les plus jeunes l’aient compris. Et sans doute les électeurs du Front National (qui considèrent à 64 % qu’il s’agirait d’une « crise passagère ») essaient-ils de se rassurer sur l’un des points les plus faibles et dangereux du programme de Marine Le Pen.

La deuxième question du sondage demande aux interrogés si, selon eux, un Grexit pourrait entraîner d’autres Etats à quitter la zone euro. 60% des Français disent oui. Alors que les Etats tentent de bâtir l’Europe depuis 60 ans, sommes-nous en train de tout déconstruire aux yeux de l’opinion publique ?

Jacques Myard : Le problème est très simple : l’euro est une religion pour les politiques qui ont prôné cette monnaie unique. Admettre pour eux qu’ils se sont trompés est se suicider politiquement. Ils feront donc tout pour garder la monnaie unique à leurs risques et périls. Cette monnaie ne survivra pas, elle est dans un processus de dérèglement et va se désagréger. Au lieu de prendre en compte cette réalité, on s’acharne et il est évident qu’on risque à un moment ou à un autre d’avoir une sortie panique qui sera extrêmement grave sur le système monétaire européen et international, il sera très difficile de maîtriser les effets de ce choc. La seule solution serait effectivement d’envisager la sortie de l’Allemagne, pas de la Grèce, et à ce moment là les pays du Sud auront des problèmes avec le reste de la zone euro. Il n’y a qu’une solution : démonter avec raison et responsabilité ce système qui ne fonctionne pas et qui a déjà coûté à la France non seulement des déficits budgétaires, mais aussi des déficits de sa balance commerciale, et surtout une perte de, au minimum, 25% du PIB ces dernières années en raison de la surévaluation de l’euro, notamment. L’euro n’est pas l’Europe, la coopération européenne est nécessaire et existera longtemps après la mort de l’euro.

Jérôme Fourquet : On note que les Français, certes, relativisent, mais n’en sont pas aussi sûrs que cela. Ce qui caractérise le mieux leur état d’esprit aujourd’hui est plutôt une certaine incertitude quant aux conséquences éventuelles d’une telle issue. On voit ici qu’une majorité, bien que plutôt “molle”, pense que si la Grèce venait à sortir, cela enclencherait une sorte de phénomènes de dominos, avec d’autres pays à l’économie fragilisée du Sud de l’Europe comme l’Espagne ou le Portugal. On peut donc y voir une contradiction entre le sentiment majoritaire de crise passagère et celui de l’imminence de l’effet domino. Ce qui se passe est qu’il y a une véritable incertitude car ce phénomène n’a pas de précédent dans l’histoire. Les conséquences d’un tel événement font douter l’homme de la rue et suscite des contradictions.

Sylvie Goulard : En cas de sortie de la Grèce, le risque de contagion existe, il ne faut pas le nier, même si le choix des victimes potentielles, dans le sondage, est très curieux : pourquoi l’Espagne et le Portugal qui ont des résultats économiques en nette amélioration ? Et non l’Italie, dont la dette atteint 130 % du PIB ou la France qui frise avec les 100 % du PIB et a de sérieux problèmes de compétitivité ? Quand on parle sérieusement de contagion, encore faut-il envisager qu’on puisse être soi même touché. Si les Français en prenaient conscience, ils seraient peut-être moins nombreux à penser que la crise serait « passagère ». L’Allemagne pourrait également avoir envie de mettre fin à l’aventure, seule ou avec une partie de l’Europe du Nord. Une cassure entre France et Allemagne serait une catastrophe pour l’emploi et la croissance, vu les liens économiques et politiques entre les deux pays.

Ceux qui prétendent que la sortie de la Grèce de la zone euro faciliterait la vie commune dans l’Union européenne négligent deux choses : personne ne peut être sûr qu’un pays sorti de l’euro ne quitterait finalement pas l’Union ; et en outre, la seule sortie de la Grèce de la zone euro de l’euro entraînerait pour la France une perte de créance de plus de 50 milliards. Il est peu de divorces pleins de concorde et d’amour, surtout quand on en vient aux questions d’argent.

Dans la perception de la crise grecque on aperçoit de profonds clivages entre les sympathisants PS et Les Républicains (ces derniers affirmant plutôt qu’un Grexit aurait des conséquences “passagères”), et même entre hommes et femmes (ces dernières pensant plutôt que les conséquences seraient “graves”). Quelle pédagogie sur le cas grec doit-on avoir pour parler à tous les Français ?

Jacques Myard : Il n’y a qu’une solution, il faut dire aux Français la vérité : l’euro est une monnaie artificielle, c’est un outil qui ne fonctionne pas sur des économies divergentes. Il ne pourrait fonctionner que si l’Allemagne, la Finlande et les autres pays riches actuels transfèrent de manière permanente les fonds aux maillons faibles. Ce qui est politiquement impossible car l’Allemagne a fait ses comptes et il lui faudrait transférer entre 8 à 10% de son PIB par an. Elle a déjà transféré 4% au moment de la Réunification à l’ex-RDA, et bien évidemment elle ne fera ni pour la Grèce ni pour un autre pays.

Sylvie Goulard : Ces divisions sont préoccupantes. On ne parle pas d’une affaire mineure mais de la défense du cadre de paix et de stabilité dans lequel la France vit depuis 1950, d’un projet né en France, par la volonté de Monnet et de Schuman, porté par des hommes de tous partis tels que François Mitterrand ou Valéry Giscard d’Estaing. La crise grecque parle aussi de valeurs : le respect des règles que les Français saluent lorsqu’ils comprennent les réticences allemandes, la solidarité combinée à la responsabilité. Il n’y a pas de solution durable sans la combinaison de ces principes. Il faut déjà le répéter. L’Europe est un jeu collectif, chacun doit prendre sa part des obligations et respecter les autres.

Pour convaincre tous les Français, il faudrait leur dire la vérité sur le monde d’aujourd’hui. Non pas les discours traditionnels sur la France qui « tient son rang » mais une vision lucide : les Etats Nations ne sont plus capables de régler certains problèmes comme le terrorisme islamique, l’afflux de migrants ou encore le changement climatique. Bref, il ne faudrait pas dissocier l’économie du contexte géopolitique. Il est légitime de vouloir infléchir la construction européenne mais il est trop facile de vouloir y mettre fin sans proposer d’alternative crédible. Trop de terrain est laissé aux souverainistes qui évoquent à tout bout de champ la nation ou la souveraineté en parlant aux tripes, et en négligeant la raison. Trop de place est donnée à des commentateurs qui minimisent les contraintes financières qui pèsent sur des pays endettés. Trop de campagnes électorales, on l’a vu en France en 2012, en Grèce récemment, sont un festival de promesses démagogiques, intenables.

Dernière chose : cette crise grecque a donné lieu à un concours de références à l’Antiquité, de Platon à Antigone. Les citoyens n’attendent pas de leurs dirigeants une copie du concours général de lettres classiques. Ils veulent des solutions concrètes, des propos clairs sur un défi politique, ancré dans les réalités de 2015 : soit nous arrivons à remettre en marche une économie sinistrée en Grèce, soit la France perd des dizaines de milliards et une grande partie de sa crédibilité globale. Voilà l’enjeu. Du reste, si « la Grèce “est” une passion française », comme l’a dit Manuel Valls à l’Assemblée nationale, rendant hommage à la grande helléniste Jacqueline de Romilly, peut-être aurait-il été sage de ne pas supprimer l’enseignement du grec ancien dans la réforme des collèges. Il faut faire de la pédagogie en mettant les discours en accord avec l’action.

Concernant le jugement sur l’attitude de l’Allemagne dans la crise grecque, le clivage est encore plus fort : les sympathisants de droite appuyant sa position tandis que ceux de gauche sont plus divisés. Qu’est-ce que cela révèle sur l’aspect “idéologique” qui affleure de plus en plus dans le cas grec ?

Jacques Myard : La position de l’Allemagne est guidée par le fait que madame Merkel a promis de s’engager politiquement pour ne plus donner un sou aux Grecs. Je rappelle que nous avons déjà annulé 107 milliards de la dette grecque en février 2012, et trois ans après on revient à la case départ. Le problème est simple, on assiste aujourd’hui au jeu de la patate chaude entre, d’une part, les Grecs, et d’autre part l’Allemagne, pour savoir qui porterait la responsabilité en cas de Grexit. Les deux positions sont légitimes au regard des engagements des deux peuples.

La Grèce prétend qu’elle ne peut pas rembourser et on la comprend, elle a subit une purge pendant cinq années avec des résultats économiques catastrophiques. En réalité on voit bien qu’il n’y a pas de solution pour la zone euro, il faut donc sortir du tabou religieux pour reconnaître qu’elle ne fonctionne pas. En conséquences, il faut dire clairement aux Français que l’Allemagne est, certes, un partenaire, mais aussi un concurrent économique, commercial, politique, diplomatique. Le discours qu’on entend souvent au sujet du « couple franco-allemand » est un discours trompeur dans la mesure où les Etats n’ont pas « d’amis ». Ce qui ne signifie pas que nous ne pouvons pas avoir des actions de coopération avec l’Allemagne selon les cadres déterminés. La coopération européenne survivra à la mort de l’Europe car nous avons toujours la politique de la géographie et nous avons toujours des actions de coopération avec nos partenaires, l’Allemagne y compris. En réalité, il faut prendre cette crise avec calme mais surtout lucidité, ce qui n’est malheureusement pas le cas aujourd’hui, où l’on égraine plutôt des slogans. Les tabous ne sont pas quelque chose de responsable.

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Jérôme Fourquet : Aujourd’hui on met en scène un différend entre une Allemagne symbolisée par Angela Merkel, qui serait dure et intransigeante vis-à-vis de la Grèce, et une France qui, derrière François Hollande, serait plus compréhensive et de nature à vouloir tendre la main aux Grecs. Cependant, on s’aperçoit aujourd’hui que nos concitoyens penchent plutôt du côté de l’Allemagne, très majoritairement. C’était pourtant l’un des éléments qui faisaient le plus débat chez nous, le fait que ces politiques d’austérité étaient décidées depuis l’Allemagne, que cette potion amère n’était pas adaptée à la situation, que cela coûtait cher à la France en termes de croissance, de compétitivité et d’emploi etc. Ce discours a été très développé à gauche et à la gauche de la gauche. Dans le contexte actuel, il est très intéressant de constater que quasiment les deux-tiers des Français trouvent l’attitude de l’Allemagne justifiée car la Grèce n’a pas respecté ses engagements. Il y a quelques jours Libération titrait sur la France “philhellène”, pourtant on voit bien ici, concrètement, que ce n’est pas vrai, que la majorité de la population campe plutôt sur des positions dures, en rejetant plutôt la responsabilité sur la Grèce que sur l’Allemagne. L’idée d’une solidarité de “mauvais élève”, d’une France qui se sentirait proche de la Grèce car elle n’arrive pas non plus à respecter ses engagements, n’a pas réellement de réalité dans les résultats du sondage. 62% des Français sont plutôt du côté de l’Allemagne dans ce bras de fer, avec bien évidemment des positions politiques très tranchées, 86% de l’électorat de droite est sur ce créneau-là. Cela colle aussi avec un certain nombre de déclaration des Républicains, qui soutiennent la ligne dure allemande. Ce qui est intéressant est que l’électorat socialiste est profondément divisé sur la question. Une courte majorité, 54%, a plutôt un discours de gauche, jugeant l’Allemagne trop instransigeante, contre 46%. Ce discours est déjà minoritaire dans le pays, mais en plus est contrebattu au sein même de l’électorat PS. Si on regarde en détails, les seuls qui tapent très fort sur l’Allemagne est l’électorat du Front de Gauche et celui des écologistes (64%). Au PS, le côté réformiste, social-libéral, est plutôt du côté de l’Allemagne, et l’aile traditionnelle plutôt pro-grecque. C’est un constat intéressant.

Sylvie Goulard : Les Allemands attachent, pour des raisons historiques très légitimes, une importance extrême au droit. Depuis 1949, ils ont encadré, dans leur pays, l’action des politiques. Et les traités européens sont inspirés par cette vision : des règles plutôt que de la discrétion politique, pour éviter la tentation de jouer avec la monnaie. En outre, à Maastricht, ils ont cédé le deutsche Mark, le fleuron de leur réussite en échange d’un principe qui alors a été accepté par tous, y compris la France et la Grèce : le renflouement d’un Etat de la zone euro par un autre, et donc l’abandon de dette, est strictement interdit. Le sondage semble indiquer que les Français l’ont compris.

La montée de la germanophobie est inquiétante même si le sondage est plutôt rassurant. La différence est assez grande entre la France où l’opinion est encore à l’écoute de l’Allemagne et d’autres pays, je pense à l’Italie par exemple, plus virulente. Certains commentaires en Italie sur « le 4 ème Reich », de la part de proches de Berlusconi, sont hors de propos et en décalage avec la droite française. En France, c’est plutôt l’extrême gauche qui a enfourché le cheval anti-allemand. Dire qu’on veut rester dans la zone euro et insulter le pays le plus peuplé et le plus puissant qui est en son cœur, ne mène pas très loin. L’euro suppose une entente de la France et de l’Allemagne et plus largement du Nord et du Sud.

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2017-05-19T00:50:33+02:00