À l’égard de l’euro comme à l’égard des flux migratoires, l’Europe se trouve dos au mur, argumente la députée européenne.

Par Sylvie Goulard, publié dans Le Figaro du 22.06.2015

Un accord avec les autorités grecques ne suffira pas à mettre fin à la crise de l’euro. La solution relève d’un autre ordre, que les œuvres d’art, mieux que les traités, donnent à comprendre. Ainsi, l’exposition « Poussin et Dieu », qui se tient actuellement au Louvre, s’ouvre sur un dessin saisissant : au Jardin des Oliviers, Jésus, à la veille de sa passion, est saisi par le doute. Le doigt pointé vers le ciel, un ange lui rappelle son devoir. Au premier plan, ses disciples dorment. Cette petite esquisse ne parle pas que du Christ. Elle invite à réfléchir à ce qu’ont dû ressentir les êtres humains qui, sans l’avoir prévu et contre l’évidence de leur temps, sont entrés en résistance ou se sont sacrifiés à l’intérêt commun. Comment faire prévaloir un impératif supérieur sur les réalités d’en bas ? Comment résister au sommeil, à la facilité ?

En Europe, l’heure est grave. Partager la même monnaie revient à exercer conjointement la souveraineté. Ce ne sont pas quelques règles mal ficelées, que les gouvernements respectent à peine, qui peuvent durablement consolider l’euro. Le bricolage ne crée pas assez de convergence, il n’étaie pas la confiance. Il faut donner à l’Europe unie les moyens d’exister dans la dignité, en honorant les exigences démocratiques que les Européens ont eux-mêmes inventées. Le moment est venu de faire ce qui doit être fait, si amère que soit la coupe. Et peu importe que des conseillers en communication, sondages en main, déconseillent la moindre initiative, à deux ans de l’élection présidentielle. Sauf à discréditer pour toujours la démocratie, les logiques électorales devraient être secondaires.

En apparence, le calendrier est peu propice. Jamais les partis europhobes et nationalistes n’ont eu un tel succès. Le désarroi de ceux qui les rejoignent doit au contraire être entendu : s’ils rejettent l’Europe actuelle, inefficace et injuste, c’est qu’ils aspirent à autre chose. L’immobilisme n’arrangera rien. Il continuera de nourrir la déception. Appelons les choses par leur nom : depuis plus de cinq ans, ce n’est pas « l’Europe » qui a échoué. Aucun des plans de secours destiné à la Grèce, à l’Irlande, au Portugal, aucune politique macro-économique n’a jamais été conçue, validée et contrôlée dans la durée, au niveau européen, de manière transparente et authentiquement démocratique. Ce sont les gouvernements nationaux qui ont pris toutes les décisions importantes, à huis clos, sans rendre collectivement de comptes, sans accepter le moindre débat sur leurs choix, ni la moindre responsabilité pour leurs erreurs : fallait-il faire entrer le FMI dans le jeu ? Jusqu’où le volontarisme politique peut-il aller contre l’arithmétique, quand une dette est insoutenable ?

Sans aucun doute, le gouvernement grec actuel dépasse les bornes. Mais la manière dont la crise a été gérée, depuis mai 2010, a pavé la voie aux extrêmes. Le succès des programmes de secours dépendait au premier chef de l’appui des populations concernées qu’il fallait convaincre et non seulement contraindre. Plus les mesures imposées étaient rigoureuses (et elles devaient l’être, assurément), plus il fallait préserver la dignité des personnes, plus il fallait accompagner les coupes budgétaires d’une assistance concrète en matière de formation, de fiscalité, d’investissement. En créant une troïka incontrôlée, agissant sans doigté, les gouvernants européens ont violé l’idée d’Europe communautaire, solidaire.

L’enjeu va bien au-delà de l’économie. Sur la question des migrants, on refait la même erreur. Face à l’Afrique, au Moyen-Orient, les Européens partagent une seule et même frontière extérieure. Nous ne pouvons pas rester indifférents au sort d’êtres humains poussés vers l’Europe par la persécution, la guerre ou le désir légitime d’une vie meilleure, ni laisser les Italiens se débrouiller seuls, en érigeant des guérites à Vintimille. Dans ce contexte, la réforme de l’Union européenne, et notamment des institutions de la zone euro, n’est pas une lubie de fédéralistes attardés. C’est une impérieuse nécessité. Il en va de la préservation du cadre européen qui, depuis des décennies, garantit notre stabilité. Les exhortations de Mario Draghi, les récentes propositions d’Emmanuel Macron et Sigmar Gabriel ou du gouvernement espagnol vont dans ce sens.

Prétendre qu’il y a d’autres urgences est une méprise stratégique : la bataille de l’emploi ne sera pas gagnée si de « Grexit » en « Brexit », le chaos s’étend. Ni les entrepreneurs européens, ni les investisseurs étrangers ne garderont confiance dans un projet qui part en pièces. La croissance en souffrira. Mario Draghi l’a redit courageusement au Parlement européen le 15 juin : la zone euro a besoin de réformes radicales, urgentes et « une partie de la pauvreté et de la souffrance sociale en Europe est liée au caractère inachevé de la zone euro ». Les morts en Méditerranée sont aussi les victimes d’une Europe qui peine à exister. Il est temps de se réveiller.

2017-05-19T00:50:33+00:00