« Une longue route vers la prise de conscience de la pauvreté »

Mario Monti, a ouvert cette réunion publique en s’interrogeant sur le rôle de la mondialisation dans l’augmentation de la pauvreté. L’ancien Président du Conseil italien a rappelé que la conjonction de la mondialisation économique et du développement de structures de gouvernances mondiales ont permis des retombées positives : les pouvoirs publics s’organisent afin d’apporter des réponses aux enjeux globaux. La construction européenne a eu le mérite d’éliminer les entraves et de stimuler la croissance. Depuis le traité de Rome, une série de politiques publiques a pu accompagner cette dynamique et veiller à ce que le marché ne soit perturbé ni par des protectionnismes nationaux, ni par des actions privées visant à exploiter les petits par des cartels et des abus de position dominante. Sur le plan mondial, la globalisation a réduit les inégalités entre monde développé et monde moins développé. Cependant, il est vrai qu’à l’intérieur des pays dits « développés », la mondialisation a provoqué des écarts croissants entre les riches et les pauvres. L’Occident n’a plus été en mesure de continuer son exploitation impérialiste du tiers monde.

Ce n’est pas l’UE qui a augmenté la pauvreté en Europe. Si une simulation pouvait permettre de comparer la pauvreté dans les Etats membres selon l’existence ou non de l’UE, on verrait probablement la valeur ajoutée du projet européen. Dans les années 1960-1970, le déficit public n’était même pas l’objet de débats, ce qui constituait un environnement idéal pour l’hypocrisie politique. Il n’y avait, à cette époque, pas de commissaire européen se penchant sur les budgets des Etats membres. La conséquence, année après année, a été de faire peser le fardeau sur les générations futures. Ces jeunes qui ont aujourd’hui tant de mal à trouver un travail sont-ils victimes de l’austérité ou bien des politiques déficitaires du passé ? Dans une logique économique, une situation viable serait d’avoir, en moyenne sur un cycle économique, un budget équilibré, avec la possibilité de dépasser ces limites à condition que les investissements effectués aient un potentiel réel de croissance supplémentaire.

Ceux qui se déclarent contre l' »austérité » veulent en réalité revenir à l’ancien système, très porteur pour les hommes politiques sur le court terme, mais préjudiciable pour les jeunes et les générations futures. Les inégalités sociales doivent être une préoccupation et le libre jeu du marché a pour désavantage d’aboutir à une allocation inefficiente des ressources, d’où l’importance de mettre en place en parallèle des politiques publiques redistributives, à travers la politique fiscale. Aujourd’hui, le manque de coordination des fiscalités en Europe (chaque pays a un droit de véto), conduit à une érosion de l’imposition des sociétés (que les Etats cherchent à attirer en baissant l’imposition), au détriment du travail. C’est sur celui-ci que se porte désormais la plus grande part de la pression fiscale, pénalisant les travailleurs, les entreprises non mobiles, et, par conséquent, l’emploi.

Un échange avec la salle a suivi le discours

Sylvie Goulard, présidente de l’intergroupe, a présenté brièvement les grandes lignes de l’action européenne contre la pauvreté et l’exclusion sociale, de la stratégie de Lisbonne jusqu’à la mise en place du semestre européen. La pauvreté fait désormais parti des préoccupations des décideurs européens, et l’on peut sentir une volonté d’améliorer la situation des Européens les plus démunis, comme le montre l’objectif de réduction de la pauvreté (diminution de 20 millions le nombre de personnes pauvres ou étant menacés de tomber dans la pauvreté) contenu dans la stratégie Europe 2020.

Malheureusement, les données récoltées montrent clairement à quel point ces ambitions louables ne suffisent pas pour obtenir des résultats positifs concrets. Depuis 2010, le nombre de personnes vivant dans la pauvreté ou étant menacés de pauvreté a augmenté en Europe. Beaucoup de questions restent ouvertes et mériteraient qu’on s’y attarde. Par exemple, celle de l’évaluation de la pauvreté.

Sa présentation (voir ci-dessous) examinait également les raisons pour lesquelles l’assainissement budgétaire était nécessaire et en quoi les choix des gouvernements avaient eu des effets variables selon la catégorie de population. Les dépenses consacrées aux personnes âgées ont augmentées, réduisant le budget disponible pour les familles et l’éducation, qui ont vu leurs ressources allouées diminuer. Comme Mario Monti l’avait déjà souligné, la politique fiscale est un enjeu clé dans la lutte contre la pauvreté et pour une meilleure répartition des richesses dans la société. Il ne faut pas négliger les effets, directs et indirects, que peuvent impliquer différents choix en termes de fiscalité sur les plus démunis. L’évasion fiscale, qui reste un problème non résolu en Europe et constitue une injustice pour les Européens qui payent leurs impôts, doit être traitée. La Commission a d’ailleurs commencé à s’attaquer à ce chantier avec sa décision du 21 octobre 2015 concernant les accords passés entre Fiat et Starbucks et les gouvernements luxembourgeois et néerlandais.

La réflexion doit se poursuivre, à la fois sur la manière d’appréhender la main d’œuvre et le capital humain dans l’économie, mais aussi sur la diversification des ressources, en ayant, par exemple, également recours au secteur privé plutôt que de ne se reposer que sur l’intervention publique dans la lutte contre la pauvreté. Il est en tout cas très clair que les politiques ne seront réellement efficaces qu’à condition d’impliquer la société civile, les plus démunis compris, à leur conception.

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Depuis 2009, ATD se bat pour que la pauvreté soit reconnue dans la loi française comme un critère de discrimination. Ce long combat a été présenté par Raymonde Languet et Isabelle Bouyer, représentantes d’ATD en Champagne-Ardenne. Cette reconnaissance juridique n’est pas un but en soi mais une étape importante dans leur combat. L’enjeu n’est pas de lutter « seulement » pour subsister, mais également pour faire partie intégrante de la société. Une proposition de loi pour combattre la précarité sociale a été adoptée par le Sénat en juin 2015 et sera bientôt discutée à l’Assemblée nationale.

Les exemples poignants de Raymonde et d’Isabelle, tirés d’expériences réelles vécues à Reims, ont illustré l’étendue de la discrimination dont peuvent souffrir les pauvres à cause de leur précarité sociale. Contrainte de recourir à la couverture maladie universelle pour le traitement orthodontique de son fils, précédemment couvert par une mutuelle, une mère s’est pas exemple vue annoncer par le dentiste, en public dans une salle d’attente, qu’il ne souhaitait plus s’occuper du traitement et que leur fils devrait se résoudre à se tourner vers l’hôpital. A la honte de la mère s’ajoute celle d’un enfant de douze ans qui, le soir même, dans la solitude de sa chambre, doit retirer son appareil et renoncer aux soins, parce que la CMU leur est « accordée ».

Ce n’est qu’en étant à l’écoute des plus démunis, considérés comme des partenaires, que ce type d’humiliation et de discrimination pourra cesser. Si certains se considèrent omniscients et ne voient les autres que comme des ignorants, alors certaines personnes continueront à voir leurs droits répudiés par la société.

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Jorge Nuno Mayer, de Caritas Europa, a rappelé qu’1% de la population mondiale concentrait plus de 50% des richesses. À mi-parcours, il est clair que l’UE ne parviendra pas à ses objectifs contenus dans la stratégie 2020. Malgré tout, les objectifs du millénaire pour le développement ont eu des résultats encourageants et les objectifs de développement durable des Nations-unies, adoptés il y a quelques semaines, qui concernent à la fois les pays en développement et les pays développés comme les Etats européens, constituent une perspective positive.

Son intervention reprenait plusieurs points saillants déjà abordés par les précédents intervenants. En rappelant l’impératif équilibre budgétaire, il n’en soulignait pas moins la différence entre les moyens à la portée d’un État, et ceux d’une famille. Des mesures significatives ont dû être prises pour sauver certaines banques de la faillite et il est aujourd’hui essentiel d’en finir avec l’irresponsabilité d’un système financier qui considérait que l’Etat serait toujours là pour régler la facture. Les chiffres parlent d’eux même. Alors que la situation économique semble peu à peu se rétablir, la pauvreté continue d’augmenter. Des réformes sont nécessaires, mais doivent être menées en gardant à l’esprit à la fois la soutenabilité fiscale et leurs potentielles conséquences sociales.

Jorge a également fait part de certaines expériences réussies, dont Caritas a eu l’initiative dans les Etats membres où ils sont présents. Certaines font preuve d’originalité, à l’image d’un hôtel viennois, l’hôtel Magda, accueillant des réfugiés en recherche d’emploi et fuyant la pauvreté. La particularité de cet hôtel, qui en fait un modèle dans la lutte contre la pauvreté et permettant la création d’emplois pour les réfugiés légaux, est d’être sous la responsabilité de 20 réfugiés, provenant de 16 pays et parlant 36 langues différentes. Un projet comme celui-là montre l’importance de l’engagement social et d’un regard neuf.

La réunion s’est terminée par la traditionnelle cérémonie autour de la dalle posée en mémoire des victimes de la misère.

 

(c) European Parliament 2015 and Sylvie Goulard’s office