Emmanuel Macron, ancien ministre français des Finances, a ouvert la réunion de l’Intergroupe, organisée pour marquer la « journée mondiale du refus de la misère ».

Dans son discours, M. Macron a rappelé que les droits de l’Homme et le droit à une existence digne étaient au cœur de l’identité européenne, ces principes étant d’ailleurs inscrits dans la Charte européenne des droits de l’Homme.

Dans la société d’aujourd’hui, la pauvreté et l’exclusion sociale augmentent. Cela s’explique notamment par la crise, par la transformation des économies mais également par les événements géopolitiques. La question est alors de savoir ce qui peut être fait pour lutter contre cette misère qui s’accroît.

La crise a démontré notre incapacité à fournir, dans notre société et en Europe, une réponse coordonnée. Des décisions collectives ont été prises, dont les conséquences ont détruits certains équilibres sociaux et ont contribué à davantage d’exclusion sociale. Le récent afflux de migrants et de réfugiés sur le sol européen a remis en cause nos modèles sociaux. Cependant, cela ne concerne pas seulement l’UE ou les Etats membres : la transformation de nos systèmes capitalistes est un phénomène global. La mondialisation crée des déséquilibres bien plus rapidement que par le passé. Elle représente à la fois un potentiel incroyable mais peut également détruire très rapidement des pans entiers de la société. C’est cette polarisation de nos sociétés et de nos économies qui crée de nouveaux types d’inégalités, met à mal les emplois des classes moyennes et favorise les métropoles par rapport aux zones rurales. L’éducation, la politique et les systèmes sociaux de nos sociétés sont plus déterministes qu’auparavant et notre société s’en trouve profondément fragilisée.

Les réponses à ces nouveaux types d’inégalités ne sont pas toujours apportées. Le Brexit et l’élection de Donald Trump sont le résultat de notre incapacité actuelle à pouvoir défendre nos systèmes économiques et sociaux. Si l’on ne trouve pas des moyens pour traiter ces problèmes, politiques et économiques, alors ce sont nos démocraties qui risquent de s’effondrer.

Instaurées au lendemain de la seconde guerre mondiale, les politiques publiques, comme l’assurance maladie et accidents et les retraites, ont dû être complétées ces 25 dernières années, par exemple avec le Revenue de Solidarité Active (RSA) en France. Cependant, les personnes éligibles n’y ont souvent pas accès. Soit parce que qu’elles ne savent pas qu’elles y ont droit, soit parce que la procédure est compliquée. Il faut donc réfléchir aux moyens de remédier à cette situation. Simplifier les systèmes actuels est souvent nécessaire. Il est également essentiel de mieux répondre aux situations individuelles. Les personnes âgées n’ont pas les mêmes besoins que les plus jeunes. L’accès à un logement ou la réinsertion sur le marché de l’emploi ne signifient pas tout à fait la même chose selon que l’on vive en ville ou en zone rurale.

Comment combattre la pauvreté et l’exclusion sociale de manière plus efficace ? Comment concevoir nos systèmes économiques différemment de manière à ce que les impacts sociaux soient pris en compte dès le début, plutôt que d’être compensés a posteriori ? C’est seulement en dépassant la vision purement macro-économique et en plaçant ceux qui vivent dans la pauvreté au cœur des débats que nous pourrons progresser. D’une part, il est important de ne pas les accuser d’être responsables de leur situation difficile. D’autre part, il est essentiel de s’entretenir avec eux des réponses possibles : une « politique de reconnaissance » est nécessaire. Les associations travaillant sur ces enjeux doivent être impliquées, tout comme les municipalités. Tous les acteurs doivent à la fois écouter et partager pour trouver des solutions plus pragmatiques. Il est fondamental que les plus démunis soient en mesure de faire des choix, et la mobilité est la clef : il s’agit de leur permettre d’avoir accès à un logement mais également à la culture et aux transports. C’est à dire d’être dans une situation comparable à celle des autres membres de la société, par exemple en termes d’éducation, d’accès au marché du travail, d’opportunités.

Aussi longtemps que nos systèmes d’éducation seront déterministes, la pauvreté continuera à être alimentée. Il est essentiel de donner de meilleures ressources à ceux qui en ont le moins pour leur permettre d’avoir une chance équitable, par exemple pour ceux qui ont un faible niveau d’éducation ou les familles à faible revenu. Cela peut être fait au niveau politique, mais également au niveau économique. Aujourd’hui, toute entreprise a une responsabilité sociale et environnementale, du moins si elle souhaite exister sur le long terme. Les entreprises ont besoin d’avoir une approche plus globale que purement financière, elles doivent s’assurer que chacun dans l’entreprise ait un rôle. Pour réaliser cela, des politiques sociales et environnementales innovantes seront nécessaires.

Une session animée de questions-réponses a permis de clarifier certaines notions et de développer davantage, par exemple ce que voulait dire M. Macron par « un système d’éducation déterministe ». Certains participants s’interrogeaient sur la manière dont les politiques d’exclusion sociale pouvaient être relancées pour garantir la reconnaissance sociale, d’autres sur le rôle qui devait être attribué à l’UE et aux États membres. Les tendances actuelles à la substitution des contrats permanents par des contrats flexibles et la situation de travailleur pauvre firent également l’objet d’interventions du public.

Pour M. Macron, des moyens d’action à la fois immédiats et de long terme sont nécessaires pour apporter des réponses sociales, politiques et économiques aux problèmes de pauvreté et d’exclusion sociale. Chaque citoyen doit se retrouver dans le système politique, cela suppose que tous les secteurs de la société soient représentés et participent activement. Les minorités doivent être reconnues et pouvoir partager leur expertise.

D’après lui, il y aurait une grande différence entre un contrat flexible pour lequel on peut choisir ses horaires de travail (une option souvent privilégiée, en particulier par les plus jeunes), et une situation où les personnes ne disposent d’aucune flexibilité, se voient imposer des emplois du temps très exigeants et risquent de devenir des travailleurs pauvres. La trajectoire potentielle de carrière serait une question clef : quelqu’un peut tolérer des conditions de travail difficiles, et parfois pour un salaire peu élevé, pour un laps de temps donné, s’il sait que cette expérience est porteuse d’opportunités positives. Ce n’est pas la même chose que d’être bloqué dans un système où aucune progression n’est envisageable. Des politiques devraient être mises en place pour restaurer l’espoir chez les citoyens. De plus, l’UE devrait réagir pour redéfinir les normes européennes communes que nous voulons, travailler à la création d’une société équitable et équilibrée pour le futur. C’est la définition de normes et d’objectifs européens qui permettra à l’UE d’être entendue sur la scène internationale.

Le premier panel s’est concentré sur les actions de la société civile dans la lutte contre la pauvreté avec Ivana Di Martino, accompagnée de Lorenzo Sironi de l’entreprise Barilla. Ivana a expliqué comment elle a choisi de courir de Milan à Bruxelles dans l’objectif de se battre contre la pauvreté infantile et l’exclusion sociale. Sociologue passionnée de course à pied, elle a décidé d’employer son énergie pour soutenir la Fédération des banques alimentaires. Elle avait été choquée d’apprendre que 23 millions d’enfants dans l’UE n’aient pas accès à la nourriture et s’est sentie dans l’obligation de réagir. En mai 2016, Ivana a couru de Milan en Italie à Bruxelles (plus de 900 km sur 13 jours) pour présenter son manifeste à des représentants des institutions européennes. Elle a été touchée, durant son voyage à travers l’Europe, par tous ces « héros cachés » qu’elle a rencontrés, ces personnes et ces entreprises qui, volontairement, donnent de leur temps pour aider les autres.

Le périple d’Ivana vers Bruxelles

 

Lorenzo Sironi a présenté des actions menées par Barilla, une entreprise détenue par la même famille depuis 1977, travaillant avec des ONG et soutenant financièrement des projets comme celui d’Ivana. Barilla a pour objectif d’être une entreprise vertueuse et durable et leur devise est “donner aux gens la nourriture que vous donneriez à vos propres enfants”. Cette éthique se traduit d’abord dans leurs actions, par exemple en donnant des pâtes à des banques alimentaires ou en organisant des programmes d’éducation pour apprendre aux enfants à manger de manière équilibrée. Mais aussi en créant et en contribuant à des réseaux et des projets comme ceux d’Ivana dans le but de se battre pour des enjeux importants. Touchés par le message d’Ivana, les dirigeants de Barilla ont choisi de parrainer son périple, en l’aidant à matérialiser son message, en créant un logo par exemple, afin qu’il atteigne le plus de personnes possibles.

[Cliquez ici pour la présentation de M. Sironi.]

Une discussion s’en est suivie sur la place des entreprises dans la définition des valeurs sociétales et ses conséquences d’un point de vue éthique. Pour Barilla, il y a une demande du public pour que les entreprises privées fassent de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) une priorité et ces actions ont une influence désormais sur les marchés. Le secteur privé dispose d’un fort potentiel pour sensibiliser et atteindre un large public par leurs actions.

Le second panel a laissé la place aux témoignages de Lisa Mckenzie, une universitaire spécialisée en ethnographie et particulièrement sur les sujets de pauvreté, et d’Isabelle Feutry qui dirige désormais la maison de vacances d’ATD Quart-Monde en France. Dénommée « La Bise », cette maison permet à des familles qui n’en ont pas les moyens de partir en vacances.

Le travail actuel de Lisa se concentre sur la souffrance et la frustration que l’inégalité génère. Aux moyens de photographies, parfois plus parlantes que les mots, elle tente de révéler ce qui, pourtant en pleine lumière, paraît invisible.

Actuellement à Londres, de nombreux ensembles résidentiels de luxe sont en construction. Lisa considère ces chantiers comme une forme d’« épuration sociale », les pauvres étant exclus de leurs quartiers d’origine pour laisser place à ces habitations luxueuses qui, bien souvent, ne sont pas occupées de manière permanente. La société choisit de fermer les yeux sur ces pauvres qui sont expulsés. Auparavant, au Royaume-Uni, les nouvelles constructions devaient comporter un certain pourcentage de logements sociaux. Malgré cela, une forme de ségrégation sociale s’établissait par la création d’entrées d’immeubles différentes selon que vous étiez un locataire privé ou social, pour que les deux publics ne se rencontrent pas. De plus, le gouvernement et les autorités locales offrent aux personnes en attente d’un logement social des logements en dehors de Londres, dans des villes aussi éloignées que Liverpool par exemple, sans tenir compte du fait que cet éloignement isolerait les personnes et les couperait de leurs réseaux de soutiens. L’alternative au fait d’accepter un logement social à Liverpool est souvent d’être à la rue dans la capitale.

Lisa a analysé le résultat du référendum britannique de juin et le vote majoritaire en faveur de la sortie de l’UE. Pour elle, les pauvres et la classe moyenne du RU n’ont pas voté pour quitter l’UE mais davantage pour être vus et entendus.

[Cliquez ici pour la présentation de Lisa Mckenzie.]

Isabelle Feutry a présenté le travail de la maison de vacances « La Bise ». Projet pilote d’ATD Quart-Monde, cet endroit permet aux familles, qui normalement n’en auraient pas les moyens, de passer des vacances ensemble dans le Jura en France. « La Bise » peut accueillir ainsi 5 familles et 10 volontaires. ATD a créé un « laboratoire de vie communautaire » où les participants apprennent ensemble. Ce n’est pas un laboratoire social, dans le sens où il n’y a pas de rapport écrit à la fin, qui serait soumis à des travailleurs sociaux ou aux écoles des enfants par exemple, ce qui est un grand soulagement pour les parents qui ont l’habitude d’être scrutés dans leurs moindres mouvements. Le but de ces vacances est de donner un environnement où les familles sont accompagnées mais libres et non jugées.

La plupart du temps, « La Bise » accueille des familles dont les enfants sont placés. Ces vacances nécessitent beaucoup de préparation : pour les familles, les travailleurs sociaux et l’équipe de « La Bise ». Les familles participent financièrement à leur séjour (en France, il existe les chèques vacances pour les familles à faible revenu). Beaucoup de choses pendant ces vacances sont faites en commun : les cinq familles et les dix volontaires vivent ensemble dans la maison, ils préparent les repas, mangent ensemble et font des activités communes. Cependant, le temps familial est également essentiel, les après-midis pendant lesquels les familles font des activités, que ce soit faire du vélo dans les bois, aller pêcher, faire des arts et artisanats, leur permet de vivre des expériences communes, comme une famille normale. Pendant leur séjour, chaque famille crée un album photos avec des souvenirs de leur voyage – ce qui est important pour se remémorer et pour montrer à ses voisins, amis, camarades de classes et services sociaux ce qu’ils ont fait pendant les vacances.

« La Bise » fait partie d’un réseau promouvant les vacances comme un moyen de lutte contre l’exclusion. Il a été créé à la suite de la loi d’orientation contre l’exclusion de 1998 qui consacre le droit aux vacances. Les vacances permettent en effet aux démunis d’apprendre à se prendre en charge et à décider de leur quotidien. Ainsi cette initiative politique veut lutter contre l’exclusion sociale et la pauvreté.

[Cliquez ici pour une présentation de « La Bise » en français.]

[Cliquez ici pour une autre présentation de « La Bise » en anglais.]

Francine van Beneden, membre d’ATD Quart-Monde, qui a vécu auparavant dans la rue, a expliqué à quel point son expérience dans une villa de vacances en Espagne avec ses enfants a été importante pour toute sa famille et comment ils avaient appris à vivre ensemble. Elle a également relevé l’importance de la culture pendant leur séjour.

La discussion suivant la table ronde s’est concentrée sur la question sémantique suivante : est-ce que « vacances » est le mot juste à employer ? Les personnes qui ne travaillent pas, ont-elles le droit « de faire une pause » ? Pour Lisa, c’est exactement le bon mot à utiliser, puisqu’elle est en faveur d’une société se construisant en commun avec une égalité pour tous, et non permettant seulement à quelques personnes défavorisées d’échapper à la pauvreté et de connaître une ascension sociale.

Marianne Thyssen, commissaire européenne pour l’Emploi, les Affaires sociales, les Compétences et la Mobilité des travailleurs, a prononcé le dernier discours de l’après-midi, au sujet des propositions visant à instaurer un socle européen de droits sociaux. Pour elle, il a été prouvé que les inégalités brident la croissance et ont des impacts négatifs sur toute la société. C’est pourquoi la Commission s’est fixé comme objectif de doter l’UE d’un « triple A » en matière sociale. En raison de la crise économique et sociale, la réduction du nombre d’Européens menacés par la pauvreté a été l’objectif le moins bien réalisé de la stratégie UE 2020. Mais ce n’est pas une raison d’abandonner. L’UE a besoin d’une croissance équitable et équilibrée, avec des emplois décents, de haute qualité et d’une protection sociale.

L’objectif du pilier social est d’analyser la législation, les outils et les principes existants relatifs à l’emploi, au marché du travail, au droit du travail, à la politique de protection sociale et de voir où des réformes sont nécessaires. La politique sociale a besoin d’être adaptée et de fournir des opportunités équitables, un accès à l’éducation, à des services publics de qualité, à des conditions de travail justes et à des systèmes de protection sociale adéquats. Les systèmes modernes de protection sociale doivent couvrir tout le monde, ils doivent soutenir le développement des compétences et du savoir-faire. Cela est en effet essentiel pour la croissance et les perspectives d’avenir. Dans le cadre de la proposition de socle européen de droits sociaux, une attention particulière est portée sur la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, avec la mise en place d’une protection sociale adéquate comme le revenu minimum, la garde d’enfants, le système santé et les soins à long terme.

Il est important de reconnaître toutefois que l’UE n’a pas les compétences dans tous ces domaines. La Commission utilisera les outils à sa disposition de manière appropriée – par la législation, le Semestre européen, les échanges de bonnes pratiques, la mise en place de standards.

Dans la session de questions-réponses, le problème de l’extrême pauvreté, notamment celui du sans-abrisme, a été soulevé, ainsi que des questions sur la façon dont la Commission allait traiter le problème, celui-ci n’étant pas couvert par le pilier social.