LE CERCLE/POINT DE VUE – En partenariat avec « Les Echos », les Journées de l’Economie organisent avec l’AFSE et la BRED la troisième Nocturne de l’économie, jeudi soir, à l’université de Paris Nanterre, sur le thème « Le retour des frontières : la fin de la mondialisation ? ». Sylvie Goulard, qui interviendra dans le débat, livre ici ses réflexions sur le sujet.

Assurément, la mondialisation est en cours d’évolution. Aux Etats-Unis comme en Europe, les populations font entendre des revendications nouvelles, souvent légitimes. Les consommateurs ont peu à peu pris conscience des enjeux environnementaux et sociaux liés à des modes de production mondialisés.

Ils réclament des produits répondant aux normes du commerce équitable ou du bio, ils rejettent le dumping social et la surexploitation des ressources naturelles. Dans le même temps, ils expriment aussi des angoisses liées à un sentiment d’appauvrissement ou de perte d’identité.

Bien qu’à l’échelle de la planète la mondialisation ait fait ­sortir des centaines de millions d’êtres humains de la pauvreté, l’internationalisation des flux d’échanges est mal perçue, l’arrivée de populations exogènes dérange.

L’entrée de la Chine dans une nouvelle phase de son développement n’est pas non plus sans incidence sur la mondialisation : ainsi, l’augmentation de la croissance interne chinoise limite potentiellement ses exportations. La prise de conscience de l’urgence environnementale infléchit aussi progressivement les modes de production.

Certains responsables politiques n’hésitent pas à embrasser les tendances spontanées des peuples. Ainsi, Donald Trump entend mener une politique ouvertement protectionniste. Des barrières physiques ou juridiques sont érigées contre les flux migratoires : même l’UE a passé un accord avec la Turquie à cette fin.

Enfin, certains chefs d’Etat, comme Viktor Orbán ou Vladimir ­Poutine, légitiment la défense d’une ­certaine pureté de la nation.

Nous n’avons rien à gagner au retour des frontières

Prôner le retour des frontières n’est cependant pas une solution. La plupart des menaces ont désormais un caractère transfrontière : le changement climatique ou le terrorisme comme de nombreux trafics ne s’arrêtent pas aux limites des Etats.

L’efficacité des contrôles à l’entrée du territoire montre ses limites. Internet est insaisissable, les capitaux circulent librement. L’auteur des attentats de Nice, en juillet dernier, n’a pas franchi de frontières, ni importé d’armes de l’étranger : c’était un Niçois ; il s’est borné à louer un camion pour tuer.

Sur le plan économique, le monde n’a rien à gagner d’un repli général. Le ­risque d’entrer dans une spirale pro­tectionniste, chaque décision de fer­meture suscitant des représailles, n’est pas à négliger. La planète entière s’appauvrirait.

Cette question comporte aussi une dimension morale, tant le pas est vite franchi entre commerce équitable et repli, sécurité et stigmatisation. Ainsi, la décision du Royaume-Uni et des Etats-Unis d’interdire les ordinateurs et les tablettes sur les seuls vols en provenance du Moyen-Orient montre que le danger de discrimination est réel.

Une entreprise inédite pour l’intérêt général

Dans ce contexte changeant, l’intégration européenne est précieuse. Dotée d’un corpus de valeurs, comme la protection des données par exemple, et adossée à un marché large et solvable, l’UE possède des atouts pour peser dans la mondialisation.

Mais plus encore, elle représente la seule tentative aboutie de créer un espace supranational régulé, doté d’instruments de ­contrôle et de démocratie. Son savoir-faire dans la recherche d’un intérêt général supérieur, voilà sa plus grande valeur ajoutée pour le monde de demain.

Nous ferions bien de réfléchir à deux fois avant de démolir l’UE ou de ­verrouiller de nouveau les frontières nationales.

Une chose est de réorienter la mondialisation, de la rendre plus juste. Une autre de lui tourner le dos en croyant pouvoir l’arrêter.