Quelle est la place des femmes dans la vie politique et plus particulièrement au Parlement européen ? Quelles sont les priorités pour faire avancer les droits des femmes en Europe ? A l’occasion de l’édition 2017 de la Journée internationale des droits des femmes, Toute l’Europe a rencontré Sylvie Goulard, députée européenne depuis 2009.

Pourquoi n’y a-t-il pas plus de femmes aux postes clés du Parlement européen ?

Sylvie Goulard : Le Parlement européen ne prend pas beaucoup plus au sérieux que d’autres institutions la nécessité de la parité. Dans la loi électorale, il y a l’obligation d’avoir des listes où hommes et femmes alternent. La loi a permis d’arriver à ce chiffre de 37%. Je le regrette parce que préférerais que les évolutions se fassent de manière spontanée. Nous sommes toujours confrontés à des phénomènes de blocage.

Arrivés à un certain niveau de responsabilité, d’une part les hommes qui sont en place souhaitent garder leur fonction et d’autre part les femmes, pour des raisons éducatives ou parce qu’elles ne sont pas depuis longtemps dans le système, n’osent pas se porter candidates à des postes de présidence de commission. Pour ma part, j’ai osé me présenter à la présidence du Parlement et c’était une expérience intéressante.

Regrettez-vous de vous être retirée au profit du candidat de votre groupe Guy Verhofstadt ?

Il ne faut pas se tromper, je ne me suis pas retirée. Le groupe m’a plus ou moins forcée à le faire et je n’ai même pas accepté de me présenter à un vote qui était un simulacre.

Quand tous les présidents de groupe sont des hommes, et que pour être candidate à la présidence du Parlement européen, il faut être désigné par son groupe, on est face à un phénomène de ce que j’appelle la « presse hydraulique ». Il n’y a pas de possibilité de dépasser un certain seuil, non pas parce qu’il y aurait un plafond statique, mais parce qu’il y a des gens qui continuent à appuyer dessus.

Il faut également souligner qu’il y a des femmes qui objectivement ne jouent pas le jeu de l’égalité, même si pour ma part je ne crois pas du tout que ce soit une lutte des femmes contre les hommes. Nous sommes plutôt face un combat pour une certaine société.

Du côté de la Commission européenne, sur 28, on ne compte seulement que 9 femmes commissaires. Est-ce qu’il faudrait obliger la parité au sein du collège des commissaires ?

Ce serait une bonne idée qu’il y ait systématiquement deux candidats et que le meilleur gagne. Ma tendance naturelle n’est pas d’obliger la parité absolue numérique, cela peut toujours avoir un petit côté idiot parce qu’il ne faut pas se priver de talents. Mais d’un autre côté, quand on se heurte à un tel mur de résistance, je pense qu’à un moment donné, c’est la loi qui doit trancher. Donc effectivement, ce serait bien que chaque pays soit obligé de désigner un candidat homme et un candidat femme. Ce qui permettrait en plus au président de la Commission de panacher intelligemment.

Lors de la constitution du dernier collège de commissaires européens, certains pays ont proposé des hommes et à la fin de cette procédure, on a demandé des femmes pour ces postes aux pays restants, ce qui est complètement absurde. Je note d’ailleurs que la France et Allemagne ne se sont pas particulièrement honorées de ce point de vue-là.

Certains justifient ce chiffre minoritaire par l’attribution de portefeuilles de commissaires de première importance à des femmes. Un argument recevable ?

Le fait d’être vice-président ne change rien. En revanche là où Jean-Claude Juncker marque un point, c’est que deux des portefeuilles de loin les plus importants – le Commerce extérieur et la Concurrence – sont détenus par des femmes, sans parler de la Haute représentante pour les Affaires étrangères Federica Mogherini.

Il faut surtout essayer d’utiliser les talents et c’est ça le vrai argument. A l’heure actuelle nous formons plus de 50% de femmes à des fonctions supérieures dans les universités, dans les écoles d’Europe. On ne les retrouve pas à des postes importants, c’est une perte pour le pays en termes de talents et de compétences.

Au sein du Parlement européen, ressentez-vous une certaine difficulté à faire passer vos idées, vos textes, vos ambitions politiques vis-à-vis de vos collègues masculins ?

Non. Il ne faut pas se mettre dans une posture de victimisation. Certains chocs sont assez rudes, mais les hommes se battent plus pour le pouvoir et pour les attributs du pouvoir que pour travailler sur le fond des textes. Regardez combien il y a de femmes coordinateurs ou rapporteurs de grands textes… Là, il y a un nombre de femmes supérieur aux hommes.

Avez-vous identifié quelques bonnes pratiques venant d’autres Etats membres qui pourraient être importées en France ?

Dans la mandature précédente, il y avait dans mon groupe un député suédois qui s’appelait Olle Schmidt. Il était extrêmement attentif aux questions d’égalité homme-femmes. Non pas pour des raisons d’apparence mais parce qu’il venait d’un pays, la Suède, qui était avancé sur ces questions-là et parce qu’il considérait que c’était un vrai enjeu pour la société.

Nous apprenons beaucoup notamment des Nordiques, à la fois sur la promotion des femmes mais aussi sur le fait d’admettre dans les mentalités que les hommes puissent avoir envie de s’occuper de leurs enfants.

Il y a eu aussi des expériences extraordinaires venant de pays comme l’Italie. Je suis en contact avec une association italienne qui a développé des programmes très intéressants dans des entreprises ou dans des institutions publiques. Je travaille d’ailleurs avec la députée européenne italienne Alessia Maria Mosca qui est une collègue du groupe des socialistes et démocrates (S&D) qui est à l’origine de la fameuse loi Mosca sur la parité dans les conseils d’administration des entreprises en Italie.

On se rend compte que lorsque l’on favorise l’émergence des femmes, on favorise aussi l’émergence de personnes issues de l’immigration, de personnes handicapées. Nous passons d’un système basé sur la cooptation ou le recrutement par facilité à une vraie réflexion sur le profil des personnes que l’on recrute.

En matière d’égalité hommes femmes, la France a progressé en passant de la 45e à la 15e place mondiale. A quoi cette progression est-elle due ?

La loi sur la présence des femmes dans les conseils d’administration a contribué à cette évolution positive. Il y a eu aussi des efforts qui ont été réalisés pour avoir des gouvernements plus proches de la parité même si l’argument de l’importance des portefeuilles ne se retrouve pas tout à fait. Les mentalités évoluent petit à petit, mais il reste du chemin à parcourir. Quand on la compare à l’Allemagne, la France est un pays où les femmes sont beaucoup plus heureuses en termes de combinaison de la vie privée et de la vie professionnelle.

Si vous ne deviez citer que trois priorités pour faire avancer les droits des femmes, quelles seraient-elles ?

D’abord, l’éducation des petites filles très jeunes. Il faut arrêter de flécher les enfants « mon fils sera ingénieur et ma fille fera de la danse ». Nous avons besoin d’avoir une école qui remette ce thème sur le devant la scène.

Ensuite la santé et l’éducation sexuelle. Il faut éviter les avortements précoces et les comportements à risques parce que beaucoup d’adolescentes sont livrées à elles-mêmes.

Enfin troisièmement, il faudrait permettre que la compétence soit reconnue aussi bien dans les entreprises que dans les institutions publiques, et donc le faire si nécessaire par la loi, de manière neutre parce que je suis agacée de l’instrumentalisation de la question féminine lorsque l’on se retrouve sur des questions qui touchent à l’islam.

Il ne faut pas diaboliser certaines parties de la population, il faut prôner et réaliser effectivement l’égalité entre les hommes et les femmes, ce dont bénéficieront les jeunes filles d’origine étrangère pouvant être de famille de confession musulmane mais aussi les autres. Ces accès de volontarisme au moment des affaires du burkini ou du voile exacerbent les divisions.

Je me souviens qu’au moment de la bataille pour un directoire plus représentatif au sein de la Banque centrale européenne en 2012, des femmes tunisiennes m’avaient écrit en me disant : « c’est fabuleux ce que vous avez fait pour la BCE, ça nous aide pour la Tunisie ».

Par Alexandra Lesur et Jules Lastennet