L’Opinion, 21/02/2017

Propos recueillis par Isabelle Marchais

Pressenti pour devenir l’ambassadeur américain auprès de l’UE, Ted Malloch n’hésite pas à prédire l’effondrement de l’Union européenne, et la disparition de l’Euro d’ici 12 ou 18 mois. Les chefs de file du PPE, des socialistes et des libéraux au Parlement européen ont appelé les présidents de la Commission et du Conseil européen à rejeter sa nomination éventuelle. L’accréditation des ambassadeurs auprès de l’UE nécessite l’accord de tous les Etats membres. Sylvie Goulard, membre du groupe ADLE (Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe), appelle les Européens à défendre leurs intérêts.

Ted Malloch, qui est pressenti pour être le prochain ambassadeur américain auprès de l’UE, multiplie les attaques contre l’UE et l’euro. S’il est nommé, les Européens devront-ils refuser son accréditation ?

Oui, tout à fait, ils ne sont nullement obligés de l’accepter. Ted Malloch a dit deux choses qui me paraissent très graves. Il a appelé à « shorter l’euro », c’est-à-dire à spéculer sur les marchés contre la monnaie européenne. Il a aussi affirmé qu’il se réjouirait de la destruction de l’Union européenne, qui serait selon lui du même ordre que celle de l’Union soviétique. C’est une chose qu’il ne faut pas laisser passer ; l’Union européenne n’est pas un système totalitaire, c’est un système fondé sur la participation volontaire des Etats qui la composent et qui a pour fin d’établir la paix. On répète que l’Europe ne doit pas être naïve, qu’elle ne doit pas être complaisante : face à de tels propos, elle doit insister sur la défense de ses intérêts.

Faut-il y voir le signe d’attaques plus insidieuses en provenance des pays anglo-saxons ?

Il n’est pas question de mettre tous les Anglo-Saxons dans le même sac mais, depuis la création de l’euro, un certain nombre d’économistes et de responsables politiques, au Royaume-Uni, aux Etats-Unis ou ailleurs, n’ont jamais cru à ce projet, qui avait pour objectif dès le départ de mettre fin au « privilège exorbitant du dollar ». C’est d’ailleurs bizarre d’entendre François Fillon, qui s’était opposé au traité de Maastricht, dire qu’il faut faire de l’euro une monnaie de réserve alors que l’euro représente d’ores et déjà 20 % environ des réserves mondiales des banques centrales. Cela me surprend aussi quand des gens qui se déclarent patriotes reprennent à leur compte des critiques venues de l’extérieur pour saper la confiance dans notre monnaie. Il ne faut pas hurler au complot, mais il faut avoir conscience que certaines personnes cherchent, en attaquant l’euro, soit à défendre le dollar au nom d’un intérêt national, soit à gagner beaucoup d’argent sur les marchés financiers.

Des Américains parlent de déconstruire l’UE. Comment expliquer un tel revirement ?

Ce serait la négation de leurs propres efforts puisque le projet européen a été porté par les Etats-Unis. Avec le plan Marshall, ces derniers ont même fait preuve, après 1945, d’une générosité et d’une clairvoyance remarquables. Ils estimaient alors que la sécurité serait mieux assurée si les Européens s’entendaient et reconstruisaient rapidement leurs pays. Les fondateurs de l’Europe unie ont pu s’appuyer sur cette dynamique pour opérer un changement fondamental : obtenir la paix non plus en abaissant le vaincu, mais en coopérant dans le cadre d’institutions supranationales. Les Français sont bien plus en sécurité aujourd’hui, grâce à la réconciliation avec l’Allemagne et à l’UE. Hélas, on est en train de retomber dans une vision beaucoup plus primaire de la société internationale, selon laquelle la confrontation des égoïsmes serait féconde. Réveiller les pulsions nationalistes et feindre qu’il ne se passerait rien de grave si l’Union européenne disparaissait, voilà qui est singulier : il est fort probable qu’il y aurait de nouveau des conflits. Quand des Américains parlent avec désinvolture de détruire l’Europe unie, on est déjà dans un autre monde. Mais l’Amérique ne se réduit pas à Donald Trump. De nombreux courants se mobilisent au sein même des Etats-Unis pour défendre l’Etat de droit et une conception ouverte, coopérative des rapports internationaux.

De quelle manière doivent réagir les Vingt-Huit ?

L’affaire Ted Malloch peut être l’occasion de faire prendre conscience aux Européens qu’ils ont des valeurs et des intérêts à défendre dans toute une série de domaines, commercial ou autre. Pour le faire à l’échelle de la planète, nos pays, seuls, sont très petits. Quand vous allez discuter avec les Chinois en tant qu’Européens, vous pesez infiniment plus que si vous y allez en tant que Français. Contrairement aux mensonges de Mme Le Pen, il n’est pas vrai que nous défendrions mieux nos intérêts tout seuls. Il n’y a pas forcément d’agressivité de la part des géants du monde moderne. Mais ils nous traiteront en fonction de notre taille. Je ne crois pas qu’à Washington des gens se disent tous les matins qu’ils vont damer le pion aux Français. Je pense que c’est pire : ils s’en moquent ! Si les Européens sont incapables de faire preuve d’unité, ils seront totalement secondaires dans les plans des Indiens, des Chinois ou des Américains, ils seront écrasés par des décisions qui auront été prises ailleurs. C’est tout cela qu’il y a derrière l’affaire de l’ambassadeur américain. Il peut être dans l’intérêt de certains tiers de détruire l’UE. S’ils n’y songent pas de manière réfléchie ou intentionnelle, évitons qu’ils y parviennent à cause de notre négligence ou de nos divisions.

2017-05-19T00:50:02+00:00